Pourquoi un travail avec un·e thérapeute est différent d'un travail que l'on fait seul·e

Pourquoi, alors que l'on comprend très bien son hyperphagie, les compulsions alimentaires continuent-elles ?


Ce dont parle l’article :

“Si je comprends déjà énormément de choses sur moi, qu'est-ce qu'une psychothérapie peut encore m'apporter ?”
Parce qu'on peut être très lucide sur son hyperphagie sans que les compulsions disparaissent, cet article explore ce qui distingue un travail d'introspection solitaire d'un véritable travail thérapeutique.

1. Comprendre seul·e et travailler avec un tiers sont deux choses différentes
2. Pourquoi l'introspection rencontre parfois ses limites
3. L'hyperphagie n'est pas seulement un comportement alimentaire
4. Comprendre n'efface pas automatiquement ce que le corps a appris
5. Quand la dissociation s’installe
6. Ce que permet la relation thérapeutique
7. Sortir de l'hyperphagie


Beaucoup de personnes qui souffrent d'hyperphagie me disent la même chose dès les premières séances :

Je sais très bien d'où ça vient. Je me suis énormément renseigné·e.
J'ai même déjà fait un travail sur moi. Pourtant, les crises continuent.”

Ce constat est très décourageant voire destructeur, car il peut conduire à penser que l'on manque de volonté, que l'on est "irrécupérable" …
(Cf. Pourquoi ai-je l'impression de toujours recommencer à zéro ? Quand le symptôme devient l'identité. ici )

Pourtant, cette situation est beaucoup plus fréquente qu'on ne l'imagine, et surtout, elle ne signifie pas que tout ce travail était inutile.

I. Comprendre seul·e et travailler avec un tiers sont deux choses différentes

Lire, réfléchir, tenir un journal, écouter des conférences, regarder des documentaires ou analyser son histoire sont des démarches précieuses.
Elles permettent d'acquérir des connaissances, de mettre des mots sur certaines expériences et parfois de relier entre eux des événements jusque-là dispersés.
Cependant, un travail thérapeutique ne consiste pas simplement à accumuler davantage d'explications, car il se déroule dans une relation.

C'est là la dimension fondamentale du travail thérapeutique : une partie de notre fonctionnement psychique ne devient visible que lorsqu'elle se rejoue dans le lien avec une autre personne. 

Autrement dit, c'est souvent dans la relation avec notre psy que réapparaissent, sans que nous le décidions, les mêmes façons de nous protéger que dans le reste de notre vie : vouloir bien faire, avoir peur de décevoir, minimiser ce que l'on ressent, chercher à contrôler la séance, s'excuser sans cesse, cacher sa colère, attendre que l'autre devine…

Ces réactions ne sont pas des erreurs, elles constituent précisément le matériau du travail thérapeutique : parce que ces réactions apparaissent ici et maintenant, elles peuvent enfin être observées, comprises et progressivement transformées.
C'est ça une psychothérapie.

II. Pourquoi l'introspection rencontre parfois ses limites

Nous avons tous·tes des angles morts qui nous protègent. Nous pouvons observer une grande partie de notre fonctionnement… mais il est très difficile de voir seul·es ce qui organise inconsciemment nos réactions.

Par définition, l'inconscient n'est pas accessible par la seule volonté ! Il ne suffit donc pas d'être intelligent·e, lucide ou cultivé·e pour y avoir accès.

Ainsi, tandis que la compréhension appartient au domaine de la recherche du savoir et de son assimilation (par exemple : lire un site passionnant sur les troubles alimentaires😉), la transformation elle, dépend d'avoir un ressenti clair de nos émotions, de nos habitudes relationnelles et des déclencheurs de nos mécanismes de protection psychique.

J’aime bien donner cet exemple pour illustrer cette différence :
lire cent livres sur les relations amoureuses ne permettra jamais d'observer comment nous nous comportons lorsque nous sommes réellement en relation.
Et ce n'est pas parce que l'on manque d'intelligence quand on est seul·e, c'est parce que certains fonctionnements n'apparaissent que lorsqu'ils sont activés dans une relation. 

III. L'hyperphagie n'est pas seulement un comportement alimentaire

L'hyperphagie fonctionne souvent comme une stratégie de régulation psychique profondément inscrite en nous.

Pour certaines personnes, cette manière de s'apaiser s'est construite très tôt :

  • dans l'enfance,

  • à l'adolescence,

  • dans un climat relationnel insécurisant.

Le corps apprend alors que le bing-eating permet de calmer une panique intérieure qui ne peut pas encore être pensée ni exprimée (car elle existe depuis longtemps en bruit de fond permanent et épuisant...)

Lorsque ce mode de fonctionnement est installé depuis longtemps, il ne disparaît pas parce qu'on en comprend enfin l'origine.

Comme je l'explique dans Grandir en servant l'équilibre émotionnel d'un parent immature ici , certains apprentissages psychiques précèdent même l'apparition des mots.

IV. Comprendre n'efface pas automatiquement ce que le corps a appris

On peut savoir parfaitement pourquoi les crises existent. On peut reconnaître leurs déclencheurs s'il y en a (mais ils ne sont pas si clairs, n'est-ce pas ?...). On peut même anticiper qu'une crise arrive (le plus souvent en fin de journée).
Et pourtant... le corps continue parfois à utiliser exactement la même stratégie.

Ce n'est pas un manque de volonté. C'est simplement qu'un apprentissage ancien fonctionne vraiment efficacement : le binge-eating est souverain pour anesthésier une détresse qui surgit le plus souvent sans raison apparente. 

V. Quand la dissociation s'installe

Beaucoup de personnes hyperphages développent une forme de dissociation qui leur a permis de continuer à vivre, c’est-à-dire de :

  • travailler,

  • réfléchir,

  • aimer des ami·es, un·e partenaire,

  • analyser leur histoire avec beaucoup de finesse.

Mais elle crée souvent une séparation entre deux niveaux :

  • ce que l'on sait ;

  • ce que l'on ressent réellement.

On peut alors raconter son histoire avec beaucoup de cohérence… tout en continuant à manger pour apaiser une détresse diffuse.
(Cf. Pourquoi je mange sans faim et sans pouvoir m'arrêter ? ici .)

VI. Ce que permet la relation thérapeutique

C'est ici qu'apparaît la différence essentielle entre un travail effectué seule et une psychothérapie.

La thérapeute n'apporte pas seulement des connaissances supplémentaires (le plus souvent mes patient·es en savent déjà beaucoup sur iels·mêmes).
Elle offre un espace relationnel où certains mécanismes inconscients peuvent progressivement devenir perceptibles.

Dans la relation thérapeutique, des façons d'être, de se protéger, de se méfier, de s'effacer, de contrôler ou d'éviter certaines émotions apparaissent peu à peu.
Non parce que la thérapeute les explique, mais parce que ces façons de faire, de penser, de ressentir, de souffrir, de douter, etc. se rejouent naturellement dans la relation, et que cette fois, votre psy est là pour vous les montrer et vous aider à leur donner du sens et à comprendre ce qui est en train de se jouer.

C'est ce travail-là qui permet progressivement aux intuitions du corps et à la vie psychique de retrouver un dialogue plus vivant. Càd un mode relationnel moins bloqué selon des automatismes passés, un mode relationnel plus fertile car moins sur la défensive.

On comprend alors pourquoi lorsqu'un comportement est présent depuis dix, vingt ou trente ans, le corps et l'esprit ne lâchent pas en quelques semaines. Il leur faut du temps pour apprendre qu'il existe désormais d'autres façons de réguler la détresse.

Dans certains parcours, il peut même être intéressant à terme, de compléter une psychothérapie bien engagée par des approches comme l'EMDR ou certaines techniques issues des TCC.
(Cf. À quoi ressemble une thérapie psychanalytique avec moi ? ici )

VI. Sortir de l'hyperphagie

Sortir de l'hyperphagie ne consiste pas à devenir plus lucide.
La lucidité est certes précieuse, mais elle ne constitue qu'une partie du chemin, car l'objectif d'une psychothérapie n'est pas tant d'apprendre à la personne quelque chose qu'elle ignorerait.

L'objectif d'une psychothérapie est de montrer au système nerveux (alias le corps, alias les intuitions) blessé par le passé, qu'il n'a progressivement plus besoin d'utiliser les compulsions alimentaires comme unique solution pour réguler une souffrance désormais correctement comprise et digérée lors de la thérapie.

En d’autres termes, il est de permettre que ce qui était jusque-là vécu automatiquement et confusément, puisse enfin être ressenti, reconnu et traversé dans une relation thérapeutique safe, pour ne plus avoir besoin des compulsions alimentaires comme unique solution.

La transformation se construit ainsi au fur et à mesure d'une relation thérapeutique où ce qui était jusque-là automatiquement violent, figé et/ou douloureux, peut enfin devenir vivant, ressenti, pensé, traversé… et progressivement transformé.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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