Pourquoi avoir compris les mécanismes du binge-eating peut ne pas suffire à en sortir.

Pourquoi, alors que l’on a “une bonne vision de son problème” de TCA, cela ne suffit pas à faire disparaître les compulsions alimentaires ?

I°. Les carences de la littérature sur l’hyperphagie (alias binge-eating, boulimie non vomitive)

Lorsqu’on cherche à comprendre l’hyperphagie, on se rend vite compte d’une chose étrange : la littérature psychologique sérieuse lui consacre finalement assez peu d’analyses approfondies.

Beaucoup d’ouvrages sont centrés sur l’anorexie ou la boulimie vomitive, et l’hyperphagie est en fait abordée indirectement.

De plus, une grande partie des livres sur les TCA destinés au grand public prend rapidement une direction comportementale ou nutritionnelle : comment mieux manger, contrôler les portions, pratiquer la pleine conscience alimentaire, etc.

Ces approches peuvent aider certaines personnes, mais beaucoup de patientes hyperphages ont déjà essayé ce type de stratégies — parfois pendant des années — et les compulsions demeurent, voire empirent.

II°. Les thérapies qui n’ont rien changé

Certaines personnes qui souffrent d’hyperphagie ont déjà entrepris un long travail psychothérapeutique.

Elles ont réfléchi à leur histoire, compris certains aspects de leur fonctionnement, parfois au prix d’un investissement émotionnel et financier considérable.

Et pourtant, les compulsions alimentaires peuvent persister.

Cela ne signifie pas que ce travail était inutile.

Mais il arrive que l’exploration reste principalement intellectuelle : on comprend beaucoup de choses, on organise une narration cohérente de son histoire… sans que le corps soit réellement impliqué dans la transformation.

III°. Comprendre n’est pas transformer

La compréhension appartient au domaine du savoir.

On peut analyser son histoire, identifier certaines dynamiques familiales, mettre des mots sur des expériences difficiles. Tout cela est indispensable et précieux.

Mais un symptôme comme l’hyperphagie n’est pas logé uniquement dans le domaine du savoir.

Il implique aussi des mécanismes corporels, émotionnels et relationnels beaucoup plus anciens.

On peut donc comprendre intellectuellement pourquoi les compulsions sont apparues… sans que la charge émotionnelle associée ait réellement été travaillée.

Dans ces situations, le récit de vie logique existe, mais la transformation n’a pas encore eu lieu.

IV°. L’hyperphagie est aussi une régulation corporelle

L’hyperphagie n’est pas seulement un comportement alimentaire.

Elle fonctionne souvent comme une stratégie de régulation émotionnelle profondément inscrite dans le corps.

Pour certaines personnes, ce mode de régulation s’est installé très tôt :

  • dans l’enfance,

  • à l’adolescence,

  • dans un contexte relationnel insécurisant.

À ces moments de la vie, le corps peut apprendre une chose simple : manger permet de calmer, d’anesthésier ou de contenir une détresse qui ne peut pas être exprimée verbalement, avec logique ni signification.

Ce type d’apprentissage peut s’inscrire avant les mots (dans la très petite enfance), ou dans un contexte où il est impossible — ou interdit — de comprendre ce qui se passe.

C’est pourquoi on ne peut pas simplement “raisonner”, à coups d’auto-discipline, un symptôme installé de cette manière dans l’inconscient.

V°. Quand la dissociation s’installe

Beaucoup de personnes hyperphages développent très tôt une forme de dissociation.

La dissociation permet de pouvoir fonctionner dans la vie de tous les jours : 

- réfléchir,
- aimer, se faire des ami·es,
- travailler,
- analyser sa propre histoire,
- parfois même avec une grande finesse intellectuelle.

Mais elle maintient souvent une séparation entre deux niveaux : le niveau du savoir et le niveau du ressenti, de l’intuition.

On peut alors très bien comprendre son histoire… tout en continuant à manger pour se calmer ou s’anesthésier d’un mal-être constant et flou.

Ce n’est pas un paradoxe. C’est au contraire une logique psychique assez fréquente lorsque la dissociation s’est installée.

VI°. Ce que le travail analytique cherche à déplacer

Un travail analytique sérieux ne vise pas simplement à accumuler des explications supplémentaires.

Son objectif est plus discret et plus profond. Il s’agit progressivement de remettre à égalité :

  • la place du corps,

  • la place du lien avec l’autre,

  • et la place des mécanismes de protection psychique.

Ce travail est souvent lent.

Il ne produit pas toujours des effets spectaculaires immédiats.

Mais il peut permettre une transformation essentielle : le binge-eating cesse peu à peu d’être la seule solution disponible.

VII°. Pourquoi les compulsions peuvent persister

Même après un travail psychique important, certaines personnes constatent que les compulsions alimentaires continuent pendant un temps.

Cela peut être déstabilisant.

Mais lorsqu’un comportement est installé depuis de nombreuses années — parfois depuis l’enfance — il peut continuer à fonctionner par automatisme. Le corps n’a pas encore intégré que le contexte a changé.

Ce n’est ni un manque de volonté, ni un mensonge, ni un échec thérapeutique. C’est simplement la trace d’un apprentissage ancien et bien ancré. C’est à ce moment du parcours psychothérapeutique que des techniques de TCC comme l’EMDR prennent toute leur importance. Je parle de leurs efficacité et limites dans cet article et dans cet article.

VIII°. Sortir de l’hyperphagie : réarticuler le corps et la vie psychique

Sortir de l’hyperphagie ne consiste pas à devenir plus lucide ou plus intelligent·e : la compréhension est importante, mais elle n’est qu’une partie du travail.

La transformation réelle suppose que le corps et la vie psychique puissent à nouveau communiquer autrement. Autrement dit, que le corps n’ait plus besoin de porter seul la régulation de la détresse, dans un processus automatique non verbalisé qui nous échappe à chaque fois.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
Suivant
Suivant

Grandir en servant l’équilibre émotionnel d’un parent immature.