Pourquoi je mange sans faim et sans pouvoir m’arrêter ?

Quand les compulsions alimentaires servent à calmer une tension psychique ancienne.

I. “Je sais que je n’ai pas faim… et pourtant je mange”

Votre expérience concrète est presque toujours la même :

  • Vous venez de manger,

  • vous n’avez pas faim physiquement,

  • vous savez que cela ne vous fera pas du bien,

  • et pourtant quelque chose pousse à continuer.

Ce comportement n’est pas absurde. Il remplit une fonction psychique réelle.

II. La nourriture ne calme pas la faim, mais la tension

Les compulsions alimentaires servent souvent à :

  • faire baisser l’angoisse latente et chronique,

  • anesthésier un malaise diffus,

  • interrompre des pensées douloureuses,

  • procurer un court moment de relâchement.

Pour certaines personnes, le binge-eating (manger beaucoup et très vite) est le seul moment de la journée où la pression diffuse retombe brièvement.

III. Quand l’enfant apprend qu’iel est “inadéquat·e”

Un trouble alimentaire peut s’installer dans des environnements où l’enfant puis adolescent·e reçoit, explicitement ou implicitement, le message qu’iel est :

  • “trop”,

  • insuffisant·e,

  • gênant·e,

  • imparfait·e,

  • responsable du malaise ou du mécontentement des adultes.

Cela peut passer par :

  • des critiques sur le corps,

  • des humiliations répétées,

  • un contrôle excessif des faits et gestes : l’enfant puis adolescent·e est en permanence guetté·e,

  • des injonctions contradictoires,

  • une atmosphère familiale imprévisible ou insécurisante : l’enfant ou adolescent·e est loué·e puis déprécié·e, complimenté·e sur son apparence mais mis·e au régime, souvent dans la même phrase… Iel perd ses repères au milieu de ce discours sans cesse ambivalent.

L’enfant finit par intégrer qu’il existe en iel quelque chose de fondamentalement insatisfaisant, mais qu’iel ne peut pas cerner et donc corriger.
Le parent est insatisfait et l’enfant ou adolescent·e intègre qu’iel est défectueux·se et impuissant·e. (Plus de détails sur grandir en servant l’équilibre d’un parent émotionnellement immature ici).

IV. Une tension chronique qui ne s’arrête jamais

Lorsque cette blessure psychique est ancienne, une tension interne peut devenir permanente :

  • sentiment de ne jamais être “assez bien”,

  • peur du rejet,

  • honte diffuse,

  • Hypervigilance, car malgré cette “impuissance apprise”, l’enfant puis adolescent·e continue douloureusement de ressentir l’insatisfaction parentale dont iel est l’objet. Et iel essaye malgré tout continuellement de correspondre ce qu’iel “devrait être” et surtout “ne pas être”, pour que l’atmosphère familiale devienne bonne.

  • cela devient une habitude inconsciente et constante de se contrôler en présence du parent, et bientôt en présence de toute personne. Cet autocontrôle constant est extrêmement énergivore pour le psychisme. (Plus de détails sur la genèse de l’auto-contrôle ici).
    Il est également pernicieux car iel ne se rend même plus compte qu’iel s’inflige cet auto-contrôle en permanence : la tension n’est désormais plus consciente. Elle est automatique.

Il arrive alors que, devenue adulte, la personne hyperphage prenne ponctuellement conscience qu’elle est “tendue sans raison”, comme si elle avait “fait une bêtise”, alors qu’il n’en est rien. Souvent les personnes hyperphages ressentent cette sensation sans comprendre pourquoi. Ces moments de prise de conscience de la tension interne leur permettent également de se rendre compte que cette tension est en fait permanente.
C’est un système d’alerte interne qui fonctionne en continu depuis des années.

V. Pourquoi manger apporte un soulagement immédiat

La personne souffrant depuis l’enfance ou l’adolescence de cette tension permanente, de ce sentiment de faute et d’impuissance apprise, connaît un seul moment de répit : durant le binge eating.

La nourriture procure un effet concret :

  • elle détourne l’attention,

  • elle stimule les circuits neuronaux de récompense et de plaisir,

  • elle produit un apaisement transitoire car elle remplit et anesthésie,

  • C’est-à-dire qu’elle interrompt momentanément la souffrance.

Le problème n’est pas que la personne manquerait de volonté, mais que le symptôme (manger sans contrôle) fonctionne : le temps du binge-eating, la tension intérieure s’arrête.

VI. Comprendre ne signifie pas encore voir toute son histoire

Il est possible d’être une personne très lucide :

  • dans sa vie professionnelle,

  • dans ses relations,

  • dans sa capacité d’analyse,

  • et même dans sa compréhension générale de la psychologie.

Et pourtant, certains aspects fondamentaux de son histoire peuvent rester longtemps invisibles.

Des situations vécues comme normales, protectrices ou anodines peuvent n’être reconnues que bien plus tard comme profondément blessantes.

Ce n’est pas un manque de discernement.

C’est le résultat de mécanismes de protection psychique qui ont permis à l’enfant et adolescent·e de continuer à vivre, à aimer et à s’adapter à leur environnement.

La psychothérapie ne consiste donc pas seulement à ressentir ce que l’on sait déjà. Elle permet aussi de découvrir progressivement ce que l’on ne pouvait pas encore voir.

On peut être globalement lucide et pourtant demeurer aveugle à certaines vérités essentielles de son histoire. Le travail thérapeutique, en présence d’un tiers, permet peu à peu à ces voiles de tomber.

VII. Quand la thérapie commence réellement d’agir

La transformation s’amorce lorsque :

  • les émotions (qui sont un phénomène physique) longtemps dissociées du discours que l’on se tient, peuvent être ressenties,

  • lorsque les expériences douloureuses sont mises en mots,

  • lorsque le corps n’a ainsi plus besoin de porter seul la vérité, face à un esprit qui s’est créé un discours de protection. Le corps n’a plus à assurer en permanence de réguler.

Lorsque l’esprit arrive enfin à assumer la vérité de ce que le corps ressent, alors la compulsion cesse progressivement d’être la seule solution d’expression disponible de l’inconscient.
En d’autres termes : lorsque ce que le corps ressent peut enfin être reconnu et mis en mots, la compulsion cesse progressivement d’être la seule manière de soulager la souffrance. Il y a de moins en moins de dissociation entre les intuitions (corps) et le discours (esprit).
(Plus de détails sur ce à quoi ressemble une thérapie psychanalytique avec moi ici)

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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