Pourquoi je pense à la nourriture toute la journée ?

Obsession alimentaire, hyperphagie, poids, culpabilité : quand la nourriture occupe l'esprit du matin au soir.


La préoccupation alimentaire ne concerne pas seulement les épisodes de compulsion alimentaire : elle peut occuper des heures entières à travers les calculs, les restrictions, la culpabilité, le surpoids et les tentatives de reprendre le contrôle.

Lorsque la nourriture, le poids et la lutte contre soi-même prennent autant de place, il ne s’agit plus d’un manque de volonté.
La psychothérapie permet progressivement de comprendre ce que le binge-eating tente de réguler, afin que la nourriture cesse peu à peu d’occuper une place obsédante dans la vie.


I. “Je pense à la nourriture en permanence”

Les personnes souffrant d’hyperphagie ont l’impression que toute leur vie tourne autour de la nourriture.
Au réveil, elles espèrent souvent que cette journée sera différente ; aujourd’hui, elles vont réussir à se contrôler ; aujourd’hui, le contrôle sera moins obsédant…

Puis la journée commence et, puisque l’on est bien obligé·e de se nourrir, on pense au petit-déjeuner, puis au déjeuner, puis au dîner. Puis à ce qu’on ne devrait pas manger, puis à ce qu’on a mangé la veille, puis à ce qu’on fera demain pour compenser.
On calcule, résiste, négocie avec soi-même. On cède parfois, souvent, beaucoup.

Puis on recommence le lendemain avec l’impression de devoir se reconstruire entièrement, de devoir se recréer une identité sur les ruines des “échecs” de la veille.

Quand on souffre d’hyperphagie, on est frappé·e par un paradoxe : on passe finalement relativement peu de temps à manger, mais plusieurs heures par jour à penser à la nourriture et aux conséquence du binge-eating.

Le terme binge-eating désigne des épisodes durant lesquels une personne mange une quantité importante de nourriture mais très rapidement, avec un sentiment de perte de contrôle.

La crise elle-même peut donc être très brève, mais la préoccupation alimentaire, elle, peut durer toute la journée.

Et cette présence mentale constante est épuisante et démoralisante.

II. La nourriture n'est jamais seule : le surpoids et la culpabilité occupent aussi largement l'esprit.

Lorsque l’on souffre d’hyperphagie, la nourriture ne vient généralement pas seule.

Elle s’accompagne souvent d’autres préoccupations qui tournent en boucle :
le surpoids · ce qu’affiche la balance ·les vêtements qui serrent · l’inconfort dans des mouvements du quotidien · les kilos perdus puis repris · la silhouette de soi que l’on n’arrive pas à visualiser de façon stable · le regard et les remarques ineptes des autres · le prochain régime · l’espoir qu’on va y arriver…

Le binge-eating, le corps et la culpabilité finissent parfois par former un seul système indistinct qui submerge :
On pense à manger · puis on pense aux conséquences de ce que l’on va manger · puis on pense à la manière de réparer ces conséquences · puis on pense à nouveau à manger …

La boucle énergie/épuisement, espoir/découragement recommence encore et encore.

La question devient alors :
Au bout de quelques années, beaucoup décrivent alors une impression douloureuse : celle de ne plus avoir beaucoup de place mentale ni d’énergie pour autre chose.

Comme si une partie importante de leur énergie psychique et de leur intelligence était constamment mobilisée par cette lutte intérieure et invisible aux autres.

Beaucoup ont le sentiment que l'hyperphagie ne leur vole pas seulement leur légèreté d’être ou leur confiance en elles : elle leur vole aussi du temps. Des heures chaque semaine consacrées à penser à la nourriture, à lutter contre elle, ou à réparer ce qui s'est passé après une crise. 

Certain·es finissent même par avoir le sentiment de porter en elleux leur pire ennemi, de le nourrir. Littéralement.

III. L’hyperphagie ne dure pas seulement pendant les crises

Réduire l’hyperphagie aux seules crises alimentaires est souvent trompeur, car le binge-eating est la partie visible du problème :

Paradoxalement, la préoccupation alimentaire reste généralement invisible. Car, si une crise de binge-eating peut durer entre vingt minutes et une heure, la lutte contre la compulsion, dure en général toute la journée.

Beaucoup passent une grande partie de leur journée à essayer de ne pas manger · à anticiper une envie (craving, selon le vocabulaire de l’addictologie) · à surveiller leurs pensées · à se raisonner · à se discipliner pour tenir jusqu’au soir...

L’hyperphagie n’occupe donc pas seulement le moment où l’on binge.
Elle colonise progressivement l’ensemble de la journée. Et c’est ce qui rend ce trouble si épuisant.

La personne n’est pas seulement fatiguée par les crises :

elle est fatiguée par la lutte permanente contre les crises
et par l’énergie dispensée à se reconstruire après avoir cédé à la crise.

IV. Pourquoi la nourriture prend-elle autant de place ?

Face à cette situation, beaucoup de personnes concluent qu’elles manquent simplement de volonté.

Pourtant, cette explication est fausse …en plus d’être stérilement culpabilisante. (voir l’article Pourquoi l’hyperphagie n’est pas un manque de volonté‍ ‍ici .)
Car la plupart des personnes hyperphages déploient déjà des efforts considérables pour :

· résister,
· se contrôler,
· se raisonner,
· comprendre ce qui leur arrive,
· compenser (régime, sport…)

… Autant d’efforts au quotidien que les personnes non hyperphages n’ont pas à faire tous les jours, trois fois par jour, et ce, depuis des années, parfois depuis l’enfance.

Or, malgré toute cette énergie déployée au quotidien, la nourriture continue d’occuper l’esprit des personnes hyperphages.

Lorsqu’une pensée revient des dizaines de fois par jour pendant des années, il est généralement utile de se demander quelle fonction elle remplit.
Certaines personnes hyperphages ont même l’impression que la nourriture est devenue à la fois leur principale source de souffrance... et leur principale source d’apaisement.

C’est précisément cette contradiction qui rend le symptôme si difficile à abandonner.

V. Pourquoi la psychothérapie peut aider

Le travail psychothérapeutique ne consiste pas à apprendre quoi manger ou à renforcer la volonté.

La plupart des personnes hyperphages connaissent déjà parfaitement les principes nutritionnels de base. Il n’est pas rare qu’elles en sachent largement davantage que des professionnels au savoir franchement obsolète et/ou genré.
Et certaines font preuve, depuis des années, d’une discipline alimentaire et/ou sportive  que bien peu de personnes non-hyperphages seraient capables de soutenir.

C’est d’ailleurs une expérience souvent douloureuse et destructrice : entendre des conseils condescendants  et donc simplistes de la part de professionnels, de proches ou de parfaits inconnus ; alors que l’on lutte déjà quotidiennement contre une force qui consomme beaucoup de l’intelligence et de l’énergie dont on dispose au quotidien.

Dire à une personne souffrant d’hyperphagie de “manger moins et faire plus de sport” revient à nier complètement ce qu’elle vit, sait et fait déjà !

Car le problème n’est bien évidemment pas un manque d’informations ou de paresse. Le problème est que la nourriture répond à une fonction psychique importante.

La question devient alors :

  • Pourquoi cette préoccupation occupe-t-elle autant d’espace mental, autant d’espace de vie ?

  • Pourquoi persiste-t-elle malgré les efforts, les régimes, le sport et la compréhension intellectuelle du problème ?

Ces questions renvoient souvent à des mécanismes plus profonds que les seules habitudes alimentaires ou sportives. (Cf. l’article Pourquoi suis-je disciplinée partout… sauf avec la nourriture ? ici .)

Progressivement, le travail thérapeutique permet d’explorer ce qui se joue derrière cette occupation mentale permanente et inaccessible à la raison.

L’objectif est de comprendre pourquoi, à un moment de l’existence, les compulsions alimentaires sont devenues si nécessaires.

Lorsque certaines tensions internes peuvent être reconnues, pensées et élaborées autrement, la nourriture cesse de remplir son rôle compensateur et cesse peu à peu d’occuper tout l’espace psychique.

La personne ne passe plus sa journée à lutter contre elle-même.
Et la nourriture peut progressivement retrouver sa place.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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