“Ce n'est pourtant que de la nourriture !” Pourquoi tant de personnes souffrant d'hyperphagie restent seules pendant des années.
Quand le surpoids devient une ‘faute morale’, la parole sur l'hyperphagie devient presque impossible.
Ce dont parle cet article :
Beaucoup de personnes souffrant d'hyperphagie attendent des années avant de consulter ou même de se confier. Non parce que leur souffrance est légère, mais parce qu'elles la considèrent comme une faute dont elles seraient entièrement responsables et coupables : “Après tout, c’est bien moi qui choisis de porter cette fourchette à ma bouche, non ?!”.
Honte indicible, colère, culpabilité, injonctions contradictoires et peur d'être jugé·e : cet article montre comment tout cela peut conduire à rester seul·e pendant des années — et pourquoi se confier en thérapie peut constituer un premier acte de soulagement physique et mental.
1. Bien avant l'hyperphagie : le surpoids est présenté comme une faute morale
2. Grandir au milieu d’une mission impossible
3. Pourquoi tant de personnes n'osent ni consulter, ni même se confier
En conclusion
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I. Bien avant l'hyperphagie : le surpoids est présenté comme une faute morale
Bien avant les premières crises de binge-eating (manger beaucoup, très riche, très vite), beaucoup d'entre nous ont déjà appris une chose : être en surpoids ne serait pas seulement un problème de santé, mais un défaut de caractère.
Très tôt, surtout pour les filles — mais de plus en plus aussi pour les garçons — le poids devient un jugement porté sur la personnalité tout entière, et non pas seulement sur son apparence.
sur sa volonté,
sa discipline,
sa féminité ou sa masculinité,
sa valeur en règle générale.
Lorsqu'une personne développe une dépendance au tabac, à l'alcool, aux drogues ou aux jeux d'argent, le discours social est de plus en plus unanime : “Vous souffrez d'une addiction. Faites-vous aider.”
Face à l'hyperphagie, le discours change brutalement. On ne parle plus d'un trouble car on répond avec :
“Mangez moins.”
“Faites un régime.”
“Bougez plus.”
Comme si trop manger faisait exception pour rester du côté du vice, de la morale, et pouvait donc se résoudre par davantage de reprise en main de sa conduite.
L’enfant ou l’adolescent·e intègre alors sans s’en apercevoir que si iel souffre, sans recevoir de compassion ni sociale ni familiale, c'est donc qu'iel serait entièrement responsable de sa propre souffrance.
II. Grandir au milieu d’une mission impossible
À cette culpabilisation s'ajoute un deuxième phénomène, plus discret mais tout aussi destructeur : les messages que reçoit une personne en surpoids sont souvent contradictoires.
Il faudrait perdre du poids ...mais sans devenir obsédé·e par son poids ni par son apparence.
Il faudrait éviter les régimes (car ils font grossir à terme) ...mais maigrir malgré tout.
Il faudrait aimer son apparence ...mais comprendre que ce serait quand même mieux d'être plus mince.
Il faudrait pleinement s'accepter ...tout en se transformant car le surpoids est dangereux et que l'on en est responsable.
Autrement dit, quoi que l'on soit ou fasse, on a tort et on est inadéquat·e.
La psychologie décrit cette situation en parlant d’injonction contradictoire : deux demandes incompatibles sont adressées en même temps : répondre à l'une revient nécessairement à trahir l'autre.
Dans ces conditions, difficile de ne pas se figer…
À force de vivre dans ce type de contradiction, on finit par ne plus savoir quel comportement adopter.
On doute de ses décisions, de ses sensations, et fatalement de soi-même… Et dans un contexte où les repères intérieurs se fragilisent, les compulsions en revanche peuvent trouver un terrain particulièrement favorable pour s’enraciner.
(Cf. Pourquoi je doute sans cesse de moi après chaque conversation ? ici )
III. Pourquoi tant de personnes n'osent ni consulter, ni même se confier
Lorsqu'une personne finit par développer une hyperphagie, elle ne consulte pas seulement avec des compulsions alimentaires : elle arrive avec des années de culpabilité déjà intériorisée.
Si être en surpoids est une faute...
... et si cette faute dépend uniquement de ma volonté,
... alors parler de mon hyperphagie revient à avouer publiquement un échec moral.
Ce n'est plus uniquement le symptôme visible d’un mal-être profond, c'est quelque chose dont on est persuadé·e devoir avoir honte.
Alors les pensées se multiplient :
“Ce n'est que de la nourriture. Je n'ai pas le droit d'aller aussi mal pour ça.”
“Je suis incapable de m'arrêter. On va me prendre pour un·e déséquilibré·e.”
“C'est moi qui m’inflige tout ça. C'est donc entièrement de ma faute.”
“Le·a pro va se contenter de me dire de manger moins.”
“J'ai déjà essayé tellement de fois. À quoi bon ?”
“Il faudrait d'abord que je perde du poids avant d'oser consulter.”
Toutes ces phrases en boucle racontent finalement la même histoire :
“Je ne sais même plus comment m’expliquer ce qui m'arrive. Et si je n'arrive pas à me comprendre moi-même, comment quelqu'un d'autre pourrait-iel me comprendre ?”
Et c'est précisément là que l'isolement intérieur devient le plus profond.
(Cf. Pourquoi je mange en cachette ? Qund le symptôme devient identité. ici)
En conclusion
Une psychothérapie ne commence pas lorsque l'on sait parfaitement expliquer son mal-être.
Elle commence souvent lorsque l'on ose dire, parfois pour la toute première fois : “Je ne comprends plus ce qui m'arrive !”
Le travail psychanalytique n'est pas de condamner le binge-eating, ni de réduire ces compulsions à un manque de volonté. Il consiste à leur redonner une histoire, une logique et un sens.
Peu à peu, beaucoup de personnes découvrent alors quelque chose de profondément rassurant :
Elles ne sont ni folles,
elles ne sont pas “cassées”,
elles n'ont pas détruit leur organisme ou leur volonté.
Elles ont développé, souvent très tôt dans leur histoire, une manière de survivre à une souffrance devenue chronique.
Or, ce qui a été appris peut progressivement être transformé.
(Cf. Grandir sous autocontrôle. L'hyperphagie est parfois moins un manque de contrôle… qu'un épuisement du contrôle. ici)