“Ce n'est que de la nourriture.” Pourquoi tant de personnes souffrant d'hyperphagie restent seules pendant des années.

Quand le surpoids devient une ‘faute morale’, la parole sur l'hyperphagie devient presque impossible. 


Ce dont parle cet article :

Beaucoup de personnes souffrant d'hyperphagie attendent des années avant de consulter ou même de se confier. Non parce que leur souffrance est légère, mais parce qu'elles la considèrent comme une faute dont elles seraient entièrement responsables et coupables.
Honte indicible, culpabilité, injonctions contradictoires et peur d'être jugé·e : cet article montre comment tout cela peut conduire à rester seul·e pendant des années — et pourquoi se confier en thérapie peut constituer un premier acte de soulagement physique et mental. 

  • 1. Bien avant l'hyperphagie : le surpoids est présenté comme une faute morale

  • 2. Grandir au milieu d’une mission impossible

  • 3. Pourquoi tant de personnes n'osent ni consulter, ni même se confier

  • En conclusion


I. Bien avant l'hyperphagie : le surpoids est présenté comme une faute morale

Bien avant les premières crises de binge-eating (manger beaucoup, très riche, très vite), beaucoup d'entre nous ont déjà appris une chose : être en surpoids ne serait pas seulement un problème de santé, mais un défaut de caractère.

Très tôt, surtout pour les filles — mais de plus en plus aussi pour les garçons — le poids devient un jugement porté sur la personne et non pas seulement sur son apparence.

  • sur sa volonté,

  • sa discipline,

  • sa féminité ou sa masculinité,

  • sa valeur en règle générale.

Lorsqu'une personne développe une dépendance au tabac, à l'alcool, aux drogues ou aux jeux d'argent, le discours social est de plus en plus unanime : “Vous souffrez d'une addiction. Faites-vous aider.”

Face à l'hyperphagie, le discours change brutalement. On ne parle plus d'un trouble car on répond :

  • “Mangez moins.”

  • “Faites un régime.”

  • “Bougez plus.”

Comme si trop manger faisait exception pour rester du côté du vice, de la morale, et pouvait donc se résoudre par davantage de reprise en main de sa conduite.

L’enfant ou l’adolescent·e intègre alors sans s’en apercevoir que si iel souffre encore, c'est donc qu'iel serait responsable de sa propre souffrance.

II. Grandir au milieu d’une mission impossible

À cette culpabilisation s'ajoute un deuxième phénomène, plus discret mais tout aussi destructeur : les messages que reçoit une personne en surpoids sont souvent contradictoires.

  • Il faudrait perdre du poids ...mais sans devenir obsédé·e par son poids ni par son apparence.

  • Il faudrait éviter les régimes (car ils font grossir à terme) ...mais maigrir malgré tout.

  • Il faudrait aimer son apparence ...mais comprendre que ce serait quand même mieux d'être plus mince.

  • Il faudrait pleinement s'accepter ...tout en se transformant car le surpoids est dangereux et que l'on en est responsable.

Autrement dit, quoi que l'on fasse, on a tort.

La psychologie décrit cette situation en parlant d’injonction contradictoire : deux demandes incompatibles sont adressées en même temps.  Répondre à l'une revient alors nécessairement à trahir l'autre !

À force de vivre dans ce type de contradiction, on finit par ne plus savoir quel comportement est juste.
On doute de ses décisions, de ses sensations, et fatalement de soi-même… Et dans un contexte où les repères intérieurs se fragilisent, les compulsions en revanche peuvent trouver un terrain particulièrement favorable pour se maintenir.
(Cf. Pourquoi je doute sans cesse de moi après chaque conversation ? ici )

III. Pourquoi tant de personnes n'osent ni consulter, ni même se confier

Lorsqu'une personne finit par développer une hyperphagie, elle ne consulte pas seulement avec des compulsions alimentaires : elle arrive avec des années de culpabilité déjà intériorisée.

  • Si être en surpoids est une faute...

  • ...et si cette faute dépend uniquement de ma volonté...

  • ...alors parler de mon hyperphagie revient à avouer publiquement un échec moral.

Ce n'est plus seulement un symptôme, c'est quelque chose dont on pense devoir avoir honte.

Alors les pensées se multiplient.

  • “Ce n'est que de la nourriture. Je n'ai pas le droit d'aller aussi mal pour ça.”

  • “Je suis incapable de m'arrêter. On va me prendre pour un·e déséquilibré·e.”

  • “C'est moi qui fais ça. C'est donc entièrement de ma faute.”

  • “Le·a pro va se contenter de me dire de manger moins.”

  • “J'ai déjà essayé tellement de fois. À quoi bon ?”

  • “Il faudrait d'abord que je perde du poids avant d'oser consulter.”

Toutes ces phrases en boucle racontent finalement la même histoire : 

“Je ne sais même plus comment expliquer ce qui m'arrive. Et si je n'arrive pas à me comprendre moi-même, comment quelqu'un d'autre pourrait-iel me comprendre ?”

Et c'est précisément là que l'isolement intérieur devient le plus profond.
(Cf. Pourquoi je mange en cachette ? Qund le symptôme devient identité. ‍ ‍ici)

En conclusion

Une psychothérapie ne commence pas lorsque l'on sait parfaitement expliquer son hyperphagie.

Elle commence souvent lorsque l'on ose dire, parfois pour la toute première fois : “Je ne comprends plus ce qui m'arrive !”

Le travail psychanalytique n'est pas de condamner le binge-eating, ni de réduire ces compulsions à un manque de volonté. Il consiste à leur redonner une histoire, une logique et un sens.
Peu à peu, beaucoup de personnes découvrent alors quelque chose de profondément rassurant :

  • Elles ne sont ni folles,

  • elles ne sont pas “cassées”,

  • elles n'ont pas détruit leur organisme ou leur volonté.

Elles ont développé, souvent très tôt dans leur histoire, une manière de survivre à une souffrance devenue chronique.
(Cf. Grandir sous autocontrôle. L'hyperphagie est parfois moins un manque de contrôle… qu'un épuisement du contrôle.‍ ‍ici)

Or, ce qui a été appris peut progressivement être transformé.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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Hyperphagie : le corps dit stop, la faim continue.