Pourquoi je mange en cachette ? Pourquoi je n'en parle à personne ?
Hyperphagie, honte et secret : quand les compulsions alimentaires finissent par se confondre avec l'image que l'on a de soi.
Ce qu’aborde cet article :
Manger en cachette ne traduit pas un manque de volonté, mais une souffrance souvent marquée par la honte et le sentiment d'être profondément inadéquat·e. La psychothérapie permet de comprendre ce qui entretient ce secret afin que les compulsions alimentaires cessent progressivement de confirmer cette image faussée de soi.
1. “Personne ne sait vraiment comment je mange.”
2. Ce n'est pas le plaisir qui pousse à se cacher, c'est la honte.
3. Le secret finit par devenir une seconde prison.
4. Pourquoi la honte est-elle si forte ?
5. Ce qui se cache derrière le secret
6. En quoi la psychothérapie peut changer cette dynamique
I. “Personne ne sait vraiment comment je mange.”
Les personnes souffrant d'hyperphagie mènent une double vie en ce qui concerne leur alimentation.
À l'extérieur, elles étudient, travaillent, voient des ami·es, paraissent parfaitement fonctionnelles.
À l'intérieur, une grande partie de leur énergie (et de leurs finances) est absorbée par une réalité dont presque personne ne se doute :
elles attendent d'être seules pour manger,
elles mangent rapidement avant que quelqu'un ne rentre à la maison,
Elles tiennent impeccable le plan de travail tout le temps qu’elles cuisinent pour ne jamais laisser de traces du binge (même si elles vivent seules),
elles cachent les emballages vides (même si elles vivent seules encore une fois, car on ne sait jamais…),
elles remplacent discrètement ce qu'elles ont mangé si elles sont en couple ou en colloc’,
elles mangent “raisonnablement” pendant les repas en société, mais bingent avant ou après pour compenser.
Beaucoup n'ont jamais raconté cela à personne. Parfois depuis dix, vingt ou trente ans.
Ce secret est souvent aussi douloureux que les compulsions elles-mêmes.
(Sur les thèmes de la double-vie et de l’invisibilisation : Une journée typique dans l’hyperphagie ici .)
II. Ce n'est pas le plaisir qui pousse à se cacher, c'est la honte.
On imagine parfois que manger en cachette permettrait de profiter davantage de la nourriture. Or, c'est généralement tout le contraire.
Les crises sont souvent vécues dans la précipitation, avec une impression d'urgence permanente : on regarde l'heure, on ne décroche pas le téléphone s'il sonne, on guette les bruits du palier ou dans le logement, on espère que personne ne rentrera avant la fin de la crise. On mange vite, parfois très vite.
Puis, presque aussitôt, le soulagement disparaît.
Reviennent alors les pensées bien connues : “Pourquoi j'ai encore fait ça ? J'ai ruiné tous mes efforts des jours, des semaines ou des mois précédents. Je n'ai aucune volonté. Demain, j'arrête.”...
À ce moment-là, ce n'est plus seulement de la culpabilité qui apparaît. En psychologie on distingue clairement la culpabilité de la honte :
La culpabilité concerne un acte : “J'ai fait quelque chose de mal.”
La honte touche davantage à l'identité : “Il y a quelque chose de mauvais chez moi.”
Autrement dit, la culpabilité permet encore de penser qu’on pourra faire mieux la prochaine fois.
➤ Tandis que la honte, elle, attaque directement l'image que l'on a de soi, c’est-à-dire l’être lui-même.
Or, changer sa nature même, est une bien difficile et décourageante mission…
Le sentiment de honte fait naître le sentiment d'être profondément inadéquat·e, défectueux·se ou indigne d'être pleinement vu·e. C'est bien pour cette raison que beaucoup de personnes hyperphages mangent en cachette ...même lorsqu'elles vivent seules : le problème n'est plus le risque éventuel qu'une autre personne surprenne le binge-eating, car le regard critique jugeant des autres a souvent été tellement intériorisé qu'il continue d'exister en leur absence.
(Cf. Grandir sous auto-contrôle ici .)
➤ On ne cache alors plus seulement un comportement. On cache une partie de soi que l'on imagine inacceptable.
➤ La honte ne consiste donc pas seulement à craindre que quelqu'un découvre les compulsions alimentaires. Elle consiste souvent à redouter que cette découverte confirme ce que l'on a soi-même finit par croire : que le problème ne serait pas seulement ce que l'on fait, mais ce que l'on est.
À force de se vivre comme « celle qui mange en cachette », le symptôme finit par être confondu avec l'identité. Ce n'est plus seulement l'hyperphagie qui paraît honteuse : c'est soi-même.
➤ C'est précisément cette confusion qui rend le secret si difficile à abandonner.
(Quand l’hyperphagie finit par devenir l’identité, cf. Pourquoi ai-je l’impression de toujours recommencer à zéro ? ici )
III. Le secret finit par devenir une seconde prison
Plus les compulsions alimentaires restent secrètes, plus elles semblent définir l'identité.
Peu à peu, la personne peut avoir l'impression d'être devenue « celle qui mange en cachette ».
Elle craint qu'un proche découvre la vérité.
Elle redoute les remarques sur son poids.
Elle invente parfois des explications.
Elle évite certaines situations.
Le secret demande alors une quantité considérable d'énergie :
il faut cacher les achats (voire le manque d’argent pour les loisirs avec les ami·es),
cacher les emballages,
cacher cette vie coupée en deux,
cacher les conséquences physiques,
et surtout cacher la souffrance.
Cette double vie peut devenir extrêmement solitaire.
Beaucoup de personnes hyperphages disent avoir le sentiment que personne ne les connaît vraiment.
Car sans même tenir compte des réflexions méchantes de proches ou d’inconnus, (qui ne s’est jamais entendu·e dire de la part d’un sale type dans la rue ou de l’amie de la famille “Fais un vrai régime !” ?), les personnes touchées par l’hyperphagie cachent si bien leurs crises de binge-eating que personne ne les interroge sur la cause réelle de leur surpoids.
Le surpoids n’est attribué qu’à une cause somme toute assez positive : la gourmandise du bon-vivant.
➤ La personne hyperphage experte de la dissimulation se retrouve alors doublement piégée dans son mal et la forteresse qu’elle s’est construite autour.
IV. Pourquoi la honte est-elle si forte ?
La honte ne vient pas seulement des compulsions alimentaires. Elle vient aussi du regard que la société porte sur elles.
Les personnes souffrant d'hyperphagie entendent depuis des années les mêmes messages :
il te suffirait de manger moins et de bouger plus,
il faut juste de la volonté,
c’est une décision : c’est toi qui es responsable de tes choix.
À force d'entendre ces explications simplistes et condescendantes, beaucoup finissent par conclure que leur difficulté serait une faute personnelle. Elles se jugent durement. Elles se parlent intérieurement avec une violence qu'elles n'utiliseraient jamais envers quelqu'un d'autre.
(Cf. sur la violence du binge-eating : Le corps dit stop, la faim continue ici .)
Pourtant, les personnes hyperphages ne manquent généralement ni d'informations ni de volonté.
- La plupart connaissent parfaitement les principes nutritionnels.
- Beaucoup ont suivi plusieurs régimes pendant très longtemps
- Beaucoup font du sport très régulièrement
- Certaines ont même consacré des années à tenter de contrôler leur alimentation, leur poids ou leur corps.
Le problème n'est donc pas l'ignorance ni l’inaction.
➤ Le problème est qu'une compulsion alimentaire ne disparaît pas simplement parce qu’on la sait nocive et que l’on sait comment “manger moins et bouger plus”.
V. Ce qui se cache derrière le secret
Avec le temps, manger en cachette ne sert plus seulement à éviter les remarques des autres.
Le secret lui-même devient une manière de protéger quelque chose de très fragile : montrer ses crises de boulimie reviendrait à montrer une partie de soi que l'on vit comme profondément inadéquate.
Certaines personnes ont grandi dans des environnements où l’identité et l'erreur étaient fortement et constamment guettées et critiquées.
D'autres ont appris très tôt qu'il fallait ne pas revendiquer ni montrer leurs difficultés, c’est-à-dire ne pas s’exposer.
D'autres encore ont longtemps eu le sentiment que leurs émotions n'intéressaient personne ou étaient toujours mal reçues.
➤ Dans ces contextes, cacher ses compulsions peut devenir une extension d'un fonctionnement beaucoup plus ancien : cacher ce qui fait honte, cacher ce qui semble inacceptable, cacher ce qui pourrait entraîner le rejet et la condamnation de toute sa personne.
La nourriture devient alors paradoxale : Elle procure un soulagement momentané, puis elle oblige à produire encore davantage de secret.
Le symptôme (le binge-eating) entretient ainsi la honte... et la honte entretient le symptôme.
VI. En quoi la psychothérapie peut changer cette dynamique
En thérapie un espace se construit où il devient possible de parler de ses crises sans être condamné·e, sans recevoir de conseils simplistes et sans être réduit·e à son trouble alimentaire.
Pour beaucoup de personnes hyperphages, c'est une expérience nouvelle …et donc très déroutante.
Pour la première fois, elles découvrent qu'il est possible de parler de leurs compulsions sans provoquer minimisation, ni mépris, ni incompréhension, c’est-à-dire sans être rejeté·e.
Peu à peu, la honte perd une partie de son pouvoir.
Les compulsions cessent d'être un secret qui enferme.
Elles deviennent un symptôme que l'on peut comprendre, mettre en mots …et digérer.