Grandir en servant l’équilibre émotionnel d’un parent immature : de l’adaptation forcée à l’hyperphagie.

1. Quand rien ne “va mal” dans l’enfance, mais que rien ne soutient vraiment

… dans les familles marquées par l’immaturité émotionnelle parentale

Beaucoup de patient·es arrivent en analyse avec un récit apparemment cohérent : une enfance sans heurt, sans agression physique, sans événement spectaculaire. Les faits sont là, souvent détaillés, mais quelque chose manque. Il n’y a pas de lecture claire des raisons du mal-être. Pas de point de comparaison permettant de dire : Là, quelque chose n’allait pas.

Dans ces narrations de l’enfance, rien ne s’est effondré brutalement. Il n’y a pas eu de rupture nette, pas de scandale, pas de catastrophe.

Ce qui a abîmé s’est installé autrement : dans un climat relationnel diffus, constant, jamais nommé. Une atmosphère plus qu’un événement. Quelque chose de suffisamment stable pour devenir la norme — et donc impossible à penser comme problématique.

Par exemple, il n’y a pas de scène traumatique isolable, mais une répétition de situations banales : un parent constamment irritable, un silence lourd qui s’installe dès que l’enfant exprime ou montre un désaccord, une humeur parentale à “ne pas contrarier”. Rien de spectaculaire, mais une vigilance permanente à tenir.

Souvent, l’éducation parentale reste globalement perçue comme bienveillante. Les parents ont fait de leur mieux. Ils étaient présents, investis, voire très impliqués.

Et pourtant, le sujet adulte se retrouve avec un sentiment persistant de confusion, de fatigue psychique, de décalage avec lui-même, d’échec, et bien sûr des compulsions alimentaires, sans pouvoir dire d’où cela vient.

L’enjeu clinique n’est pas d’accuser, mais de ne pas minimiser. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu de violence manifeste qu’il n’y a pas eu atteinte. Certains contextes familiaux n’écrasent pas par excès de brutalité, mais par répétition d’une proximité mal différenciée.


Cet article s’adresse aux adultes ayant grandi avec un parent émotionnellement immature et qui présentent une hyperphagie émotionnelle.

J’ai écrit cet article en m’appuyant sur le concept d’immaturité émotionnelle parentale admirablement défini par la psychologue américaine Lindsay C. Gibson dans son très célèbre livre Adult Children of Emotionally Immature Parents: How to Heal from Distant, Rejecting, or Self-Involved Parents, New Harbinger Publications, 2015.

(Une traduction française a été publiée aux éditions Leduc en 2021 : Se construire avec des parents immatures.)

2. L’enfant responsable du lien

Quand l’enfant d’un parent émotionnellement immature devient fonctionnel

Dans les familles marquées par l’immaturité émotionnelle parentale, le parent n’est pas essentiellement malveillant. Il est centré sur lui-même parce qu’il ne sait pas faire autrement. Il ne dispose pas d’une régulation interne suffisante pour contenir ses affects, ses angoisses, ses frustrations, ses colères, ses humeurs en général. Il ou elle n’est pas un adulte émotionnellement mature, en dépit parfois d’une réussite professionnelle ou sociale visible.

L’enfant est alors convoqué·e, très tôt, pour remplir une fonction implicite :

  • apaiser un parent incapable de réguler ses propres frustrations ;

  • l’accompagner émotionnellement ;

  • partager ce qui devrait rester du côté de l’adulte ;

  • soutenir ;

  • normaliser la souffrance parentale.

Il ne s’agit pas nécessairement de confidences explicites. Le plus souvent, tout passe par des micro-signaux : un soupir appuyé, une insatisfaction constante, une attente silencieuse, une atmosphère lourde…

L’enfant comprend rapidement que quelque chose dépend d’elle ou de lui. Que son comportement, son adaptabilité, son effacement ou son approbation ont un effet direct sur l’état interne du parent — et donc sur le climat de la maison.

Par exemple, l’enfant apprend qu’il vaut mieux ne pas exprimer ses problèmes après l’école si le parent est déjà fatigué, ou qu’il faut “faire comme si tout allait bien” pour éviter une crise ou un effondrement.

La confusion des places s’installe très tôt et de façon constante. Le “toi” disparaît progressivement au profit du “moi” parental omnipotent, englobant, indistinct des sentiments de l’enfant. Ce que vit l’enfant n’est jamais totalement à elle ou à lui. Ce qu’iel ressent est aussitôt absorbé, interprété, récupéré — ou plus souvent nié — par le parent.

C’est une captation émotionnelle sans violence manifeste, et surtout tacite. Rien n’est imposé frontalement, mais tout est requis implicitement

Au final, l’enfant s’offre spontanément à servir les affects du parent, au détriment des siens, qu’iel ne ressent déjà plus clairement.

3. La loyauté destructrice

Face à ce type de lien, l’enfant n’est pas passif. Iel s’adapte. Iel comprend, sans que cela soit formulé, que sa survie affective dépend de sa conformité au rôle qu’on lui demande de jouer : passif, clown, toujours-de-bonne-humeur, docile, insolent (et oui !), etc.

Dire non devient dangereux. Se différencier, s’opposer, exprimer un besoin ou une émotion distincte menace le lien. Manifester une colère ou une tristesse risque de déclencher une réaction parentale disproportionnée : reproches, dramatisation, victimisation, parfois colère ouverte, silence de plusieurs jours…

L’enfant choisit alors — non pas consciemment, mais structurellement — la loyauté.

Une loyauté qui consiste à faire passer en premier les besoins émotionnels du parent afin de préserver la relation.

Cette loyauté n’est ni héroïque ni morale. Elle est silencieuse, non choisie, inscrite dans le corps et les comportements. Elle se manifeste par un renoncement progressif aux besoins propres, une attention excessive à l’autre, une hyper-adaptation souvent valorisée plus tard comme maturité, empathie ou diplomatie.

Le conflit ne pouvant pas se dire à l’extérieur, sous peine de colère ou d’effondrement mélodramatique du parent, il s’intériorise très tôt chez l’enfant. Si quelque chose va mal, c’est forcément que le problème vient de soi.

Paradoxalement, ces enfants grandissent seul·es. Bien qu’ielles vivent dans un foyer matériellement sécurisé, parfois très attentif aux besoins concrets, ielles se construisent sans parent intérieur suffisamment stable, sans empathie parentale constante sur laquelle s’appuyer.

4. Négation des affects et brouillage du ressenti

Dans cette configuration familiale, les affects de l’enfant sont rarement reconnus pour ce qu’ils sont. Ils peuvent être minimisés, retournés, rationalisés, niés ou absorbés par le parent.

La colère devient de l’ingratitude. La tristesse est jugée excessive. La fatigue est banalisée. Une douleur physique est relativisée ou attribuée à une exagération (notamment lors des menstruations).

Des reproches indirects seront exprimés par le parent immature : “si tu n’avais pas été malade, on aurait pu  aller à…”, “mais non, ça va passer”, etc.

L’enfant apprend alors à se méfier de ses propres perceptions. Ce qu’iel ressent ne semble pas être un guide fiable puisque son premier référent les conteste. Il devient plus sûr de s’ajuster à l’atmosphère ambiante que d’écouter ce qui se passe à l’intérieur de soi.

Plutôt que de remettre en question le parent — dont il dépend encore — l’enfant en vient à se mettre lui-même hors jeu. Dans un autre contexte, celui de l’inceste, Emmanuelle Béart explique que lorsqu’on est enfant victime d’un parent incestueux, on ne peut pas haïr le parent sans se perdre ; alors, “on se hait soi”.

Une forme de dissociation légère mais chronique s’installe. Pas une coupure spectaculaire, mais un décalage constant entre les intuitions corporelles et la pensée. Le sujet sait quelque chose du climat dans lequel iel grandit sans pouvoir le formuler. Iel ressent sans pouvoir nommer.

C’est ici que se met en place ce que l’on peut appeler un gaslighting interne : le doute permanent envers son propre ressenti.

La violence est d’autant plus difficile à identifier qu’elle n’a ni visage, ni scène précise, ni coupable évident. Ce qui fait peur n’est pas tant la colère du parent que la menace de perdre un équilibre familial déjà fragile — équilibre dont l’enfant se sent responsable.

5. L’hyperphagie comme solution dissociative

Hyperphagie émotionnelle et enfance sous contrainte relationnelle

Dans ce contexte, l’hyperphagie n’apparaît pas comme un symptôme « contre », ni comme une simple perte de contrôle. Elle constitue une solution efficace pour réguler une tension interne devenue insupportable.

Elle fonctionne comme :

  • une anesthésie affective ;

  • une tentative de régulation autonome ;

  • un espace de séparation quand aucune séparation psychique n’a été possible.

Quand dire non est impensable, le corps prend le relais. Quand les besoins n’ont jamais pu être reconnus, ils s’expriment autrement. Manger devient un moyen de suspendre l’attention aux humeur de  l’autre, de faire taire l’excès de contraintes internes, de créer une frontière là où elle a toujours manqué.

Par exemple, dans l’acte de manger seul·e, en cachette ou de manière compulsive, le sujet trouve momentanément un espace où iel n’a pas à s’ajuster, où iel n’a pas à contenir l’autre.

Loin d’un défaut de volonté, l’hyperphagie émotionnelle témoigne souvent d’un excès de contrôle antérieur : celui d’avoir été l’enfant qui ne contrarie pas, qui s’adapte, qui contient le parent au quotidien.

Renverser le regard moral sur le symptôme est essentiel. Il ne s’agit pas de céder, mais de comprendre ce que le corps a tenté de résoudre seul.

6. Ce que l’analyse permet — et ce qu’elle ne promet pas

L’analyse ne réécrit pas l’histoire. Elle ne transformera pas les parents, ne corrige pas les faits, n’offre pas de réparation magique du passé.

Elle permet autre chose, de plus sobre et souvent de plus décisif : une lecture enfin possible.

Sortir du brouillage. Nommer ce qui a été vécu sans le dramatiser ni le nier. Reconnaître une violence sans éclat, mais qui a  imprimé sa marque dans la construction psychique.

Comprendre que l’on n’était pas défaillant·e, mais fonctionnel·le. Que l’adaptation obligatoire avait un coût. Et que ce coût s’est logé dans le corps.

La fin de cette confusion est déjà un gain majeur.

7. Retrouver un appui interne fiable

Lorsque ce qui était su corporellement peut être reconnu psychiquement, quelque chose se réorganise. La mise en doute permanente de soi commence à se desserrer.

Il ne s’agit pas de tout régler, ni de retrouver un état idéalisé. Mais de construire une capacité progressive à s’appuyer sur son ressenti sans le disqualifier immédiatement. Pour certain·es, c’est la première expérience réelle de profonde confiance en soi.

De cette traversée émerge souvent une force discrète, non spectaculaire, mais solide. Une manière d’être au monde moins dissocié·e, même lorsque tout n’est pas résolu.

C’est peu. Et c’est beaucoup.

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