Grandir sous autocontrôle

L’hyperphagie n’apparaît pas toujours dans l’enfance. Chez certaines personnes, elle débute à l’adolescence, parfois tôt, parfois tard, ou même à l’âge adulte. Cela ne signifie pas que « rien n’existait avant », ni que l’on aurait manqué un signe évident.

Ce qui se met en place précocement, ce n’est pas nécessairement la compulsion alimentaire elle-même, mais un mode de fonctionnement psychique : une manière d’être au monde, aux autres, et à son propre ressenti. L’hyperphagie peut en être une expression tardive, lorsque les capacités de régulation sont débordées.

Chez certains enfants et adolescent·es, ce terrain se construit dans un environnement relationnel marqué par des messages contradictoires, subtils mais répétés, émanant d’un parent ou d’une figure éducative centrale.

✥ Le “double message” : quand le cadre devient insaisissable

On parle de double message lorsqu’un·e enfant reçoit simultanément deux informations incompatibles.

Par exemple :

  • le ou les parents ont une attitude extérieure socialement acceptable, voire socialement valorisée (iel se montre présent·e, responsable, impliqué·e vis-à-vis de l’enfant),

  • et, en arrière-plan, une disqualification constante de ce que l’enfant fait, ressent ou perçoit. 

Rien n’est jamais clairement acceptable. Mais rien n’est clairement faux non plus. Et si la disqualification parentale des actions ou affects de l’enfant est constante et répétée, elle n’est pas non plus systématique : certaines actions ou affects seront aléatoirement pris en compte ou valorisés, ce qui laisse l’enfant puis l’adolescent toujours sur le qui-vive, ne sachant jamais si ce qu’iel fait ou ressent est acceptable.

Ce type de climat relationnel ne repose pas sur des cris, des coups ou des interdits clairs. Il s’agit d’une violence sans éclat, diffuse, difficile à nommer.

L’enfant comprend surtout une chose : ce qu’iel fait ou est ne va pas — sans jamais savoir ce qu’il faudrait être ou faire à la place. il n’y a pas de guidance.

✥ L’installation progressive de “l’autocontrôle”

Face à cette incertitude permanente, l’enfant — puis l’adolescent·e — développe une stratégie de survie : l’autocontrôle.

  • iel observe, anticipe, ajuste, se corrige,

  • iel fait attention à ses gestes, à ses paroles, à ses affects,

  • iel tente de répondre au désir de l’adulte.

Problème : le parent passif-agressif ne sait pas clairement ce qu’iel veut.

Son insatisfaction est structurelle, mouvante, implicite. Tenter de s’y conformer demande un niveau d’adaptation extrême, constant, complètement absorbant.

S’auto-contrôler pour répondre au désir d’un·e adulte qui ne sait pas ce qu’iel veut est une tâche impossible. C’est un vortex qui aspire désirs et personnalité de l’enfant, puis de l’adolescent·e.

Mais l’enfant n’a pas d’autre choix que d’essayer encore et encore d’obtenir l'approbation de sa personne par le parent.

✥ De l’autocontrôle à la perte de confiance dans le ressenti

À force de surveiller ses actes, l’enfant apprend surtout à ne plus se fier à ce qui vient d’iel-même.

Son corps, ses élans spontanés, ses sensations deviennent suspects. ➯ Ce qu’iel ressent n’est désormais plus un guide fiable.

Peu à peu, une dissociation s’installe :

  • d’un côté, un fonctionnement mental très adapté, souvent perçu comme sage, studieux, responsable, mature,

  • de l’autre, un corps sous tension, en hypervigilance, privé de repères internes clairs.

Ce clivage peut rester longtemps silencieux. Il peut traverser l’adolescence sans se traduire par un trouble alimentaire. Mais il constitue un terrain de vulnérabilité.

✥ Ce que l’on appelle ici un fonctionnement “passif-agressif”

Le terme passif-agressif est largement utilisé dans le langage courant, souvent de façon imprécise. Dans cet article, il ne désigne ni un diagnostic psychiatrique, ni une catégorie figée de personnes, mais un mode relationnel.

Un fonctionnement passif-agressif se caractérise par une agressivité rentrée, rarement frontale, qui s’exprime par :

  • des remarques tardives ou décalées,

  • des reproches sans indication de ce qui serait attendu à la place,

  • une disqualification subtile de l’autre (les remarques méprisantes sont dites “avec humour”),

  • une insatisfaction chronique jamais clairement formulée.

La particularité de ce mode relationnel est qu’il reste socialement acceptable, même en public. 

Il peut même être perçu comme exigeant, éducatif, responsable, voire bienveillant. Puisqu’en effet, chaque fait et parole de l’enfant est l’objet de critique du parent, perçu alors comme attentif.

C’est précisément ce qui rend cette relation difficile à qualifier pour l’enfant et annihile toute révolte.

Il ne s’agit pas d’un parent violent au sens classique du terme. Il n’y a pas forcément de cris, ni d’interdits explicites, ni de sanctions visibles. Mais il y a un message constant, implicite : ce que tu fais, ce que tu es ne va pas.

✥ Un cadre instable, sans repères fiables

Dans ce type de climat, l’enfant ne dispose pas de règles claires sur lesquelles s’appuyer. Les attentes parentales sont mouvantes, implicites, parfois contradictoires.

Un comportement peut être toléré pendant des semaines, puis soudainement disqualifié — souvent après coup, lorsque l’enfant/adolescent·e ne peut plus rien corriger.

  • Ce qui est reproché n’est pas vraiment expliqué.

  • Ce qui serait attendu n’est jamais formulé.

L’enfant n’apprend donc pas comment bien faire. Iel apprend surtout qu’il risque de mal faire.

✥ Enfant puis adolescent·e : quand l’autocontrôle devient une nécessité

Face à cette incertitude, l’enfant, puis l’adolescent·e, développe une stratégie d’adaptation : se surveiller soi-même :

  • iel fait attention à ses gestes, à ses paroles, à ses émotions,

  • iel tente d’anticiper les réactions de l’adulte, de prévenir la désapprobation, d’éviter la perte du lien.

Cet autocontrôle n’est pas un trait de caractère. C’est une réponse à un environnement imprévisible. Plus le parent est insaisissable dans ses attentes, plus l’enfant doit s’ajuster. Et plus l’ajustement devient coûteux psychiquement.

✥ Le double message et la dissociation progressive

Le cœur du problème réside dans le double message :

  • d’un côté, l’enfant reçoit des signes d’attention, parfois de proximité, parfois même de grande valorisation,

  • de l’autre, ce qu’iel fait, ce qu’iel ressent, la manière dont iel agit, est régulièrement invalidé.

➯ Le corps perçoit la tension.

 ➯ Mais l’esprit reçoit des messages socialement “corrects” d’un·e parent responsable et présent·e.

Cette contradiction crée une fracture interne :

  • le ressenti corporel devient suspect,

  • l’intuition est mise à distance,

  • la confiance en les perceptions s’érode.

C’est là que peut s’installer une dissociation durable entre le corps et le psychisme.

✥ De l’autocontrôle à “l’hypervigilance” : quand l’alerte est désormais intériorisée

Chez l’enfant ou l’adolescent·e élevé·e par un parent au fonctionnement passif-agressif, l’autocontrôle n’est pas seulement comportemental. Il devient progressivement corporel et psychique.

Ne sachant jamais à quel moment une remarque, un reproche ou un retrait relationnel va survenir, le sujet apprend à rester en état d’anticipation permanente. Iel observe, iel ajuste, iel se corrige avant même d’agir, avant même de savoir ce dont iel désire ou ressent. L’humeur parentale prévaut en permanence.

Avec le temps, ce mode d’adaptation peut se transformer en hypervigilance chronique. Contrairement à une peur ponctuelle, l’hypervigilance ne se déclenche pas en réaction à un danger identifiable. Le danger n’est même pas véritablement le parent, mais la perte de la famille “par la faute” de l’enfant.

La faute intégrée ne repose pas sur un acte précis, mais sur l’idée qu’exister tel que l’on est met le lien en danger. En effet, puisque le parent n’énonce jamais clairement les raisons de l’approbation ou désapprobation, l’enfant finit par intégrer confusément que tout repose sur iel. Que tout est de sa faute. Que l’amour parental est conditionnel, et dépend entièrement de sa conduite.

L'hypervigilance s’installe ainsi comme un fond permanent : le corps reste en alerte, même lorsque rien ne se passe.

Et cette vigilance est dirigée moins vers l’extérieur que vers soi-même :

  • surveiller ses gestes,

  • surveiller ses paroles,

  • surveiller ses émotions,

  • surveiller ses besoins,

  • et surtout surveiller l’autre, pour coller au mieux à ses attentes.

Le danger n’est pas une menace explicite, mais la possibilité diffuse de “mal faire” et de tout perdre.

✥ Une hypervigilance sans objet clair

Un point est essentiel : dans ce type de climat, l’enfant ne peut pas identifier précisément ce qui est dangereux :

  • il n’y a pas de règle stable à transgresser,

  • il n’y a pas de limite claire à respecter,

  • il n’y a pas de cadre sécurisant auquel se référer (puisque la relation au parent passif-agressif peut être à tout moment suspendue)

L’hypervigilance se développe donc sans objet précis, ce qui la rend particulièrement envahissante, car indicible, informulable. Le sujet ne peut jamais se dire : là, c’est bon, je sais ce qu’on attend de moi, je suis en sécurité.

Cette hypervigilance diffuse ressemble, dans sa structure, à celle décrite dans d’autres contextes traumatiques — non pas parce que les événements seraient identiques, mais parce que le psychisme est confronté au même problème : l’imprévisibilité.

✥ Quand l’hyperphagie apparaît : une tentative de désactivation

C’est dans ce contexte que peut apparaître l’hyperphagie, à l’adolescence ou bien plus tard à l’âge adulte.

Il est important de souligner que l’hyperphagie ne survient pas nécessairement au moment où l’environnement est le plus toxique. Elle apparaît souvent lorsque le sujet n’en peut plus de se tenir.

Après des années d’autocontrôle, de surveillance interne et d’efforts pour rester « à la hauteur », le système psychique cherche une issue.

Le binge-eating offre alors plusieurs soulagements en simultané :

  • il fait baisser temporairement la vigilance (puisque l’on ouvre les vannes, il n’y a plus aucun autocontrôle),

  • il alourdit le corps, ralentit la pensée (comme une légère anesthésie),

  • il coupe l’accès aux affects trop intenses (aussi comme le fait une anesthésie),

  • il suspend, pour un moment, l’exigence d’ajustement permanent (crise boulimique = zéro contrôle).

Il ne s’agit pas d’un manque de contrôle, mais au contraire d’un effondrement momentané du contrôle constant et évidemment insoutenable à n’importe quel être humain.

✥ Une dissociation ancienne, rendue visible lors des compulsions

  • L’enfant qui a appris à ne pas faire confiance à son ressenti corporel,

  • l’adolescent·e qui a appris à guetter les humeurs du parent passif-agressif (et jamais les siennes),

  • l’adulte qui a appris à s’ajuster à l’autre plutôt qu’à identifier ses affects ou intuitions,

peut trouver dans la compulsion alimentaire une manière paradoxale de reprendre possession de ses sensations, tout en s’en coupant.

Le corps devient à la fois :

  • le lieu de du débordement,

  • c’est-à-dire le lieu de l'apaisement.

Cette contradiction n’est pas accidentelle : elle reflète l’histoire psychique du sujet.

✥ Pourquoi les approches centrées sur le contrôle échouent souvent

Dans ce type de trajectoire, les approches qui insistent sur la maîtrise, la régulation ou la discipline alimentaire risquent alors de renforcer exactement ce qui pose problème.

Demander à une personne hyperphage issue d’un tel dressage à l'autocontrôle, de « mieux se contrôler », c’est lui demander d’utiliser la stratégie qui l’a précisément conduite à s’effondrer.

Cela peut fonctionner temporairement. Mais cela ne soigne pas. Car le problème n’est pas l’absence de contrôle. Le problème est l’excès de contrôle ancien, devenu structurel.

✥ Ce que permet un travail analytique

Une psychothérapie analytique permet de travailler précisément là où ce type de fonctionnement s’est mis en place.

Elle offre un espace où :

  • les doubles messages peuvent enfin être reconnus,

  • la dissociation peut être narrée, pensée,

  • l’histoire de l’hypervigilance peut être retracée, commencer à faire sens,

  • le ressenti corporel peut progressivement redevenir fiable.

Lorsque l’hypervigilance commence à se relâcher, l’hyperphagie perd peu à peu sa fonction de régulation.

Non pas parce qu’elle est combattue, mais parce qu’elle devient moins nécessaire face à une hypervigilance peu à peu désactivée.

✥ Quand le gaslighting cesse de faire loi

Un travail analytique ne promet ni réparation magique, ni réécriture heureuse de l’histoire. Il ne transforme pas les faits. Il ne rend pas l’enfance meilleure qu’elle ne l’a été. Mais il permet autre chose, de bien plus décisif : accéder à une lecture juste de ce qui s’est réellement joué.

Très souvent, les personnes élevées dans un climat passif-agressif arrivent en analyse avec tous les faits en tête, mais sans pouvoir les penser. Les scènes sont là. Les phrases ont été entendues. Les attitudes répétées. Mais elles restent prises dans un récit faussé — un récit où le parent est encore perçu comme bienveillant, protecteur, ou simplement « maladroit ».

Peu à peu, sans révélation spectaculaire ni grand effondrement hollywoodien, quelque chose se déplace. Les contradictions, la violence du climat (puisqu’il n’y a souvent pas eu de grands événements), la violence de ce qui a été vécu cessent d’être niées et normalisées. Les doubles messages du climat passif-agressif deviennent enfin lisibles. Ce qui faisait mal cesse d’être minimisé.

Ce n’est pas une illumination. C’est la conquête lente et ferme de votre lucidité. Et cette lucidité a un effet profondément libérateur : elle rend enfin possible de faire confiance à son propre ressenti. Ce que le corps savait confusément depuis longtemps peut alors être reconnu psychiquement. Cette vérité-là — sobre, parfois rude, mais claire — ne promet pas le bonheur. Elle promet mieux : ne plus être perdu·e dans le brouillage du gaslighting.

Et cela donne une force particulière. Même quand beaucoup de choses restent fragiles autour. Même quand tout n’est pas “réglé” professionnellement, amoureusement, logistiquement… Parce qu’une fois que le regard s’est ajusté, une fois que les mots justes ont été posés et pleinement  intégrés, plus personne ne peut vous faire douter de votre vrai-moi — de ce qui, en vous, n’a pas été fabriqué pour s’adapter.

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Grandir en servant l’équilibre émotionnel d’un parent immature : de l’adaptation forcée à l’hyperphagie.

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Hyperphagie et hypervigilance féminine: quand la menace constante favorise les compulsions alimentaires