La vie et la réalité psychique de l’hyperphagie

L’hyperphagie, le binge eating est un trouble souvent mal compris. Dans les discours médicaux, médiatiques ou nutritionnels, on trouve surtout des simplifications : “manger ses émotions”, “compenser un stress”, “perdre le contrôle”.
Ce sont des fragments de vérité, mais ils ne décrivent pas la réalité psychique des personnes concernées.
La vie avec l’hyperphagie est faite d’autres logiques, plus subtiles, plus profondes, plus difficiles à dire. C’est ce que cet article cherche à éclairer.

Il n’y a pas toujours de déclencheur identifiable :

L’idée du “facteur déclenchant” de la compulsion alimentaire est omniprésente : quel stress ? quel événement dans la journée ? quel conflit ?
Mais, très souvent, il n’y en a pas.
Le binge eating n’est pas un réflexe mécanique entre une émotion précise et un accès de compulsion.
On mange de façon compulsionnelle, que l’on soit heureux·se, contrarié·e, fatigué·e, fier·re… ou sans raison apparente. L’élan compulsif n’obéit pas à la logique rationnelle qu’on essaie de lui imposer.

Chercher absolument un déclencheur crée une culpabilité supplémentaire : “si je ne le trouve pas, c’est que je me mens ou que je ne fais pas assez d’efforts.”
En réalité, l’hyperphagie suit une dynamique interne, souvent ancienne, qui ne dépend pas uniquement des événements du jour.

Un mécanisme de défense psychique :

En psychologie un mécanisme de défense n’est pas un défaut moral, mais une construction psychique de l’inconscient, destinée à nous faire tenir debout, à survivre mentalement dans des moments où d’autres ressources n’étaient pas à notre disposition.

Il ne s’agit pas obligatoirement de grands traumatismes. La vie psychique se dérègle en permanence pour mille raisons :

– environnements familiaux imprévisibles ou exigeants,
– injonctions alimentaires précoces,
– expériences humiliantes,
– chocs affectifs, agressions,
– responsabilités précoces,
– deuils, ruptures, renoncements,
– fatigue émotionnelle chronique.

Tout ce qui déborde nos capacités d’intégration de ces chocs de la vie, peut conduire l’esprit à chercher un appui. La compulsion alimentaire est parfois cet appui.
Elle soulage, elle calme, elle “nous fait tenir”, mais à un prix élevé.

Un mécanisme protecteur qui finit par faire mal :

C’est là tout le paradoxe : ce qui protège peut finir par blesser.

L’hyperphagie a des conséquences physiques douloureuses, des répercussions sociales, mais aussi des effets identitaires :
un sentiment d’être sa·son propre adversaire, de ne pas pouvoir compter sur soi, d’être empêché·e dans sa vie professionnelle, relationnelle ou amoureuse.

Cette perception d’échec permanent rend la construction de soi particulièrement épuisante.
On avance, mais avec un poids invisible — bien plus lourd que celui du corps.

Le paradoxe des personnes fortes

Un point largement méconnu : de très nombreuses personnes hyperphages sont des personnalités puissantes.

Dynamiques, courageuses, très sollicitées, responsables, parfois sportives — des locomotives dans leur entourage.
Et pourtant, elles trainent un wagon lourd, intime, qui les épuise et dont personne ne mesure le poids, car les hyperphages donnent si bien le change…

Ce contraste est silencieux.
Il nourrit la honte, l’incompréhension de soi, et un sentiment d’incohérence intérieure très douloureux : “Comment puis-je être si compétent·e, et pourtant bloqué·e ici ?”

Comprendre cela change tout : l’hyperphagie ne frappe pas les faibles. Elle frappe celles et ceux qui tiennent trop, depuis trop longtemps.

Une “addiction” sans possibilité de sevrage :

C’est un point déterminant.

Contrairement à d’autres addictions, la nourriture ne peut pas être supprimée car le corps en a besoin pour survivre.
On doit donc s’exposer quotidiennement à ce qui déclenche la compulsion.

Cette impossibilité de sevrage rend l’hyperphagie particulièrement complexe : le “produit” est à la fois vital et potentiellement envahissant.
C’est une lutte intime permanente, qui épuise autant qu’elle invisibilise la souffrance.

Quand tout a déjà été fait… et pourtant le symptôme persiste :

Certaines personnes ont déjà travaillé de façon acharnée :

– rééquilibrages alimentaires sur des années,
– sport régulier ou intensif,
– lectures, suivis, thérapies,
– discipline quotidienne.

Elles connaissent les calories, les portions, les programmes sportifs. Elles ne manquent ni de volonté, ni d’intelligence, ni de courage, ni de remise en question.

Et pourtant, la compulsion demeure.

Ce n’est pas un échec.
C’est simplement un signe que le cœur du problème est psychique, profond, et que la logique du symptôme n’a pas encore été réellement entendue.
Quand un symptôme se maintient malgré l’effort et le courage, c’est qu’il a une fonction : il soutient encore quelque chose dans la vie psychique.

Pourquoi aborder tout cela ?

Parce que les personnes hyperphages baignent dans un discours simpliste : “fais un vrai régime”, “gère ton stress”, “prends sur toi”, “trouve la cause”, “fais du sport”, “fais de la méditation”…

Or ce discours d’ignorants renforce le binge eating car il isole, et par là renforce la dissimulation.

Ce texte vise à donner une description réaliste de la vie avec l’hyperphagie, avec un trouble qui n’est ni une faiblesse ni un caprice, mais une organisation psychique née de besoins profonds.

Se sentir compris·e, c’est déjà un soulagement.
Se reconnaître dans une description juste, c’est déjà un premier mouvement vers une parole possible et sans dissimulation.

***

Pour celles et ceux qui souhaitent entendre un témoignage sans clichés, sans complaisance et pourtant joyeux (oui, oui !), je recommande l’excellent entretien d’Ariane Séguillon dans le podcast de l’addictologue Laurent Karila. Elle y décrit avec les vrais détails du quotidien et des enjeux de l’hyperphagie, le tourbillon des compulsions, les recommencements, le courage, et la double vie que beaucoup connaissent. Son récit met des mots là où il n’y en a pas souvent.

(Podcast : “Ariane Séguillon – Manger pour mourir”, dans Addiktion, animé par le Dr Laurent Karila.)

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