Pourquoi ai-je l'impression de toujours recommencer à zéro ?
Hyperphagie : quand les compulsions alimentaires finissent par détruire la confiance en soi.
Ce qu’aborde cet article :
L'hyperphagie ne provoque pas seulement des compulsions alimentaires : elle installe peu à peu le sentiment que tous les efforts finiront par échouer, jusqu'à fragiliser profondément la confiance en soi. La psychothérapie permet progressivement de construire un sentiment de soi suffisamment solide pour que le symptôme cesse de définir cette identité.
1. Une vie mise sur pause : l’éternel recommencement des compulsions alimentaires.
2. Une lutte qui recommence trois fois par jour, tous les jours.
3. Construire en capitalisant sur l'échec.
4. Quand le symptôme finit par devenir une identité.
5. Comment ce découragement déteint progressivement sur le reste de l’existence.
6. Ce que la psychothérapie permet de construire.
I. Une vie mise sur pause : l’éternel recommencement des compulsions alimentaires
Quand la vie est régie par l’hyperphagie, le sentiment dominant n'est pas seulement la culpabilité, ni même la honte. C'est le découragement dans l’effort.
Après le binge-eating, beaucoup ne pensent pas seulement : “Pourquoi ai-je encore fait ça ?”. Mais surtout : “Je ne peux pas compter sur moi. Je ne suis pas fiable, même pour ce qui compte tant pour moi.”
Et ces phrases sont d'une violence considérable, car elles ne remettent plus seulement en cause un comportement, mais la personne elle-même.
Ces dialogues intérieurs martèlent sans appel que la personne hyperphage n’aurait pas la capacité à agir dans son propre intérêt, ni celle de tenir ses engagements, ni celle de construire quelque chose de durable, ni celle de capitaliser ses efforts sur le long terme…
II. Une lutte qui recommence trois fois par jour, tous les jours.
➤ L'une des particularités de l'hyperphagie est que le problème ne peut jamais être totalement mis à distance.
Une personne dépendante de l'alcool peut ne plus jamais boire, une personne dépendante du tabac peut arrêter complètement de fumer, se nourrir en revanche est indispensable à la vie.
➤ Il faut donc continuer à rencontrer, plusieurs fois par jour, ce qui est précisément devenu la principale source d'angoisse et de lutte intérieure.
Chaque repas demande un énorme effort de contrôle avant, pendant et après. Chaque journée demande un effort immense, sans que le craving ne baisse en intensité avec le temps (comme c’est le cas après 6 mois pour quelqu'un qui a arrêté de fumer par exemple), et ce, même après un an de rééquilibrage alimentaire sans écart.
(Cf. Pourquoi l’hyperphagie n’est pas un manque de volontéici )
Et lorsqu'après plusieurs semaines ou plusieurs mois, une période de rééquilibrage alimentaire échoue, il faudra pourtant bien trouver l'énergie de recommencer… et cette fois-ci avec la mémoire très vive d’un échec supplémentaire s’ajoutant aux tentatives précédentes.
➤ Autrement dit, il faut mobiliser sa volonté future... à partir d'un passé jalonné d'échecs.
III. Construire en capitalisant sur l'échec
Dans la plupart des domaines de la vie, les réussites s'accumulent : on avance, on trébuche, on apprend, on progresse, car on acquiert de l'expérience. Et on finit par se dire “ça n’a peut-être pas été facile, mais au final, j'en suis capable !”
L'hyperphagie fonctionne souvent à l'inverse. Chaque nouvelle tentative de contrôle alimentaire mobilise énormément d'énergie psychique durant toute la journée. Mais lorsqu'une compulsion survient, cette énergie semble s'effondrer d'un seul coup.
Il faut alors essayer de nouvelles stratégies, de nouvelles méthodes et pratiques, recommencer encore et encore. Pendant parfois des dizaines d'années.
(Cf. Pourquoi suis-je discipliné·e partout… sauf avec la nourriture ?ici )
➤ C'est un paradoxe rarement décrit : la personne est contrainte de construire son avenir... en s'appuyant principalement sur le souvenir de ses échecs.
➤ Elle ne capitalise plus sur la réussite. Elle tente de capitaliser sur le découragement. Et cela épuise profondément.
IV. Quand le symptôme finit par devenir une identité
À force de voir les mêmes scenarii se répéter, un phénomène s’installe.
La question n'est plus seulement : “Pourquoi est-ce que je mange ?”, elle devient : “Qui suis-je donc pour être incapable de faire ce qui est fondamental pour moi et qui n’est même pas un problème pour les autres ?”.
L'hyperphagie ne détruit pas seulement l'estime de soi, elle finit parfois par modifier l'identité-même. Le symptôme cesse d'être vécu comme un problème parmi d'autres, il devient une nouvelle définition de soi :
Je suis incapable.
Je suis défaillante.
Je ne maîtrise ni ce que je fais... ni ce que je suis.
➤ Cette confusion entre le symptôme et l'identité constitue probablement l'une des conséquences psychiques les plus destructrices de l'hyperphagie, car elle dépasse largement le binge-eating lui-même.
V. Comment ce découragement déteint progressivement sur le reste de l’existence
Beaucoup de personnes concernées remarquent que ce sentiment finit par contaminer d'autres domaines de leur vie. Elles commencent un projet avec enthousiasme… Puis une petite voix intérieure murmure déjà : “À quoi bon ? Tu finiras par échouer comme le reste. Rien ne marche jamais pour toi.”
➤ Le mécanisme d’impuissance appris avec la nourriture devient ainsi une manière générale d'anticiper l'avenir.
➤ Il ne s'agit plus seulement d'un rapport difficile à l'alimentation, il s'agit d'une perte progressive de confiance dans sa propre capacité à transformer sa vie, à avoir prise sur quoique ce soit. On semble dépossédé·e de sa capacité à avoir un impact sur le réel par une force supérieure …et pourtant intérieure à soi.
VI. Ce que la psychothérapie permet de construire
On imagine parfois que la thérapie consiste seulement à comprendre les causes des compulsions alimentaires. Or, comprendre sous un nouveau jour est important, mais ce n'est pas le point d'arrivée.
Au fur et à mesure que se construit en thérapie une narration de soi claire, qui fasse sens, plus fidèle à ce qui a réellement été vécu, qui soit racontable à un tiers et donc à soi, un autre travail devient possible progressivement.
➤ Peu à peu apparaît quelque chose qui, chez beaucoup de personnes, n'a jamais réellement pu se constituer : un sentiment de soi suffisamment stable.
Autrement dit, un point d'appui intérieur, une base qui nous habite et qui nous accompagne partout et constamment.
À partir de là, quelque chose change profondément.
➤ La personne ne construit plus sa vie sur le vide laissé par les échecs successifs, elle construit à partir d'un sentiment de soi devenu plus solide, elle s’appuie enfin sur un capital.
L'hyperphagie ne disparaît pas nécessairement du jour au lendemain, mais elle cesse progressivement d'occuper le centre de l'identité, d’être l’identité. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : un problème auquel on peut faire face, et non plus une définition de ce que l'on est. On ne se dit plus : “Je suis hyperphage, donc je suis incapable.” On peut enfin rationnellement ressentir et donc se dire : “Je suis une personne qui souffre d'hyperphagie.”
La compulsion alimentaire devient une difficulté réelle, parfois complexe, mais extérieure au noyau profond de la personne. C'est précisément cette transformation qui permet enfin de capitaliser.
Les expériences ne viennent plus confirmer une prétendue inaptitude fondamentale. Elles viennent enrichir un soi devenu suffisamment stable pour ne plus s'effondrer à chaque rechute. Et c'est souvent à partir de ce moment-là que le changement devient durable.