Hyperphagie : le corps dit stop, la faim continue.

Ce que le discours courant ne retranscrit jamais de la violence d'une crise d'hyperphagie.


Ce qu'aborde cet article :

On réduit encore trop souvent l'hyperphagie à de la gourmandise, à un manque de volonté ou à une difficulté à gérer ses émotions… Ces expressions – répétées jusque dans certains discours professionnels – ne décrivent absolument pas ce qui se passe !
Cet article raconte de l'intérieur la violence psychique d'une compulsion alimentaire, ce moment où le corps dit stop... tandis qu'une faim impérieuse continue de tout envahir. 
Et comprendre cette violence est indispensable. Non seulement pour sortir des clichés, mais aussi parce qu'une personne qui ne se sent pas comprise finit souvent par être persuadée qu'elle est incompréhensible.

1. On ne parle presque jamais de la violence d'une crise.
2. Ce n'est pas une envie de manger, mais bien une faim.
3. Le corps dit stop, la faim continue.
4. À force, on ne sait plus si l'on peut encore se faire confiance.
5. Pourquoi compter les calories devient parfois rassurant.
6. Vous mangez vos émotions : une explication simpliste quand on vit l’hyperphagie.
7. Ce que cherche à restaurer une psychothérapie


I. On ne parle presque jamais de la violence d'une crise

Lorsque l'on souffre d'hyperphagie, on entend toujours les mêmes expressions :

  • “Gourmandise.”

  • “Grignotages.”

  • “Manger ses émotions.”

Ces mots sont pourtant parfaitement impropres, parce qu'ils décrivent une réalité qui n'est pas celle vécue. Parler de grignotages à quelqu'un qui vit entre deux crises d’hyperphagie revient à décrire un incendie avec le vocabulaire d'une bougie.
Une crise n'a rien d'un petit plaisir, ni d'un caprice, ni d'un moment où l'on “craque un peu”.

C'est un véritable état de siège intérieur car tout l'espace psychique est envahi. C’est une obsession de manger durant laquelle l'attention ne peut plus se fixer ailleurs. Le terme anglais craving est de loin mieux approprié, car il appartient au vocabulaire de l’addictologie.

Cette comparaison dérange parfois. Pourtant, lorsqu'une crise survient, l'intensité de l'envahissement psychique n’est pas moins forte que celle observée dans d'autres dépendances beaucoup plus médiatisées (alcool, substances, jeux d'argent, etc.)

Et si la fréquence des crises varie énormément d'une personne à l'autre (une fois par jour, une fois par semaine, une fois par mois ou lors de périodes particulièrement difficiles), l’intensité du tsunami intérieur est significativement similaire. 
Dans tous les cas, c’est toute la vie psychique qui est réquisitionnée le temps du binge-eating.

II. Ce n'est pas une envie de manger, mais bien une faim.

C'est probablement le point le plus difficile à transmettre à quelqu'un (proche ou pro’) qui ne l'a jamais vécu…

Pendant une crise, ce qui est ressenti est une véritable faim. Même si l’on sait très bien qu’elle n’est pas une faim physiologique, elle s’impose néanmoins indéniablement comme insurmontable, vitale…
C’est une faim qui suspend toute autre pensée. Une faim qui occupe entièrement le présent. 
Cette faim possède la dimension presque archaïque que ressent un nourrisson hurlant après son lait, sans modération ni mesure, car le futur n’existe pas.

De même, l’adulte hyperphage en a fait cent fois l'expérience désespérante : se retenir de manger 10 minutes, 1 heure ou une demi-journée ne sert à rien : l’intensité du craving restera la même... et le binge-eating n’en sera que plus grand. Autrement dit, pendant le craving des compulsions alimentaires, chaque faim est vécue comme une fin de soi, une fin de son libre-arbitre.

Bien sûr, la personne sait qu'elle ne va pas mourir physiquement, mais elle sait que durant tout le temps du craving puis du binge-eating, se sera la fin de son libre-arbitre, que ce ne sera plus sa raison qui sera aux commandes. Car le système nerveux réagira comme s'il s'agissait d'une panique, d’une urgence absolue.

C'est précisément pour cette raison que certaines recommandations (Buvez un verre d'eau. Mangez une pomme. Allez marcher/courir. Occupez-vous l’esprit. etc.) sont particulièrement révoltantes à entendre.
Ces conseils condescendants révèlent une ignorance profonde (voire un déni ?) de ce qu'est une compulsion alimentaire.
Dire à quelqu'un en pleine compulsion d'aller marcher revient un peu à demander à une personne en train de se noyer de penser à autre chose qu’à l'eau.

À cela s'ajoute souvent une autre violence, rarement évoquée : conseiller à une personne en fort surpoids d'aller courir paraît simple... si l’on veut bien oublier l’intensité de l’effort, le regard des autres, la grossophobie ordinaire, les insultes subies dans l'espace public…

Ces phrases ne sont donc pas seulement ineptes : elles renforcent le sentiment d'aliénation que ressent déjà la personne, non seulement vis-à-vis d'elle-même, mais aussi vis-à-vis du monde qui l'entoure.

III. Le corps dit stop. La faim continue.

C'est probablement l'expérience la plus déroutante de toute l'hyperphagie. Le binge-eating a commencé durant lequel on mange vite et beaucoup. Le ventre finit par atteindre ses limites physiques et devient douloureux. S’ensuit alors une pause de quelques minutes, simplement parce qu'il est devenu impossible d'avaler davantage.

Et pourtant...
Quelques instants plus tard — dès que la douleur diminue — la faim revient avec la même urgence qu'au début ; comme si rien ne s'était passé.

  • Le corps raconte une première histoire : “j’ai atteint mes limites”

  • La compulsion en raconte une deuxième : “Continue.

  • Puis une troisième voix apparaît, celle de la raison et sa boucle de culpabilité et de découragement.

Trois discours contradictoires coexistent chez la même personne, quasiment simultanément. Et cette contradiction est d'une grande destructivité. 
Parce qu'elle finit par faire naître une question autrement plus grave que “Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à arrêter de manger ?”.
Elle devient :

  • Puis-je encore faire confiance à ce que je ressens ou pense ?

  • Puis-je encore me faire confiance ?

IV. À force, on ne sait plus si l'on peut encore se faire confiance

À force de vivre cette contradiction, un climat intérieur de doute s’installe — et rappelons que cela commence généralement dès l’enfance ou l’adolescence ! — un doute intérieur chronique car existentiel : à qui, à quoi puis-je encore me fier ?

C’est pourquoi, la notion de “perte de contrôle” qui revient souvent dès que l’on évoque l’hyperphagie, reste incomplète selon moi.
Car ce qui est perdu n'est pas seulement le contrôle de soi, mais surtout progressivement la confiance en soi, en son propre fonctionnement psychique.
La sensation devient celle d'être habitée par une force qui poursuit exactement l'inverse de ce que l'on désire construire de soi.
Une force qui décide contre soi. Qui détruit systématiquement ce que l'on essaye de rebâtir de soi encore et encore.
(Cf. Devoir capitaliser sur l’échec in Pourquoi ai-je l'impression de toujours recommencer à zéro ? ici .)

Le pire n’est donc même plus l’humiliation et conséquences physiques de la crise de binge-eating… le pire est ce qu'elle finit par raconter de soi, ou plutôt de dé-raconter de ce que l’on croyait de soi.

À force de revivre ce scénario, beaucoup cessent progressivement de croire qu'iels pourront un jour compter sur iels-mêmes.
Cette perte de confiance finit souvent par déborder très largement de la nourriture ou de l’apparence, elle s’insinue dans : 

  • les projets.

  • le travail.

  • les relations.

  • la capacité à s’imaginer un avenir.

Comment croire que l'on pourra construire quoi que ce soit lorsque, plusieurs fois par jour ou par semaine, on fait l'expérience que son propre corps et son propre esprit semblent suivre une logique qui nous échappe ?

V. Pourquoi compter les calories devient parfois rassurant

C'est souvent à ce moment-là que beaucoup de personnes découvrent les applications de comptage calorique.
De l'extérieur (proches ou pros), elles sont régulièrement présentées comme une obsession supplémentaire. Comme si la personne ajoutait une nouvelle contrainte à toutes celles qu'elle s'impose déjà.

Selon moi, cette lecture passe souvent à côté de leur véritable fonction : lorsque la sensation de satiété est hors de portée, il faut bien trouver un autre repère.
Le raisonnement est pourtant simple :

  • Je ne ressens aucune satiété mais uniquement l’urgence et la panique du “pas assez”,

  • or, selon l’appli j’ai de fait consommé un nombre de calories équivalent à un repas complet,

  • il ne s’agit donc pas d’une panique de faim physiologique, mais “seulement” d’une faim compulsionnelle.

Autrement dit, l'application ne sert pas qu’à compter des calories, elle est une boussole de fiabilité externalisée. Un moyen de continuer à faire confiance à quelque chose lorsque l'on ne peut plus faire confiance à son propre ressenti.

Bien sûr, qu’une application ne permet pas de sortir de l’hyperphagie, mais comprendre pourquoi certaines personnes s'en servent permet de mesurer à quel point ce trouble désorganise profondément le rapport à soi.
Il ne s'agit pas d'une passion soudaine pour les calories, il s'agit d'une tentative désespérée de retrouver un minimum de sécurité intérieure.

VI. Vous mangez vos émotions : une explication simpliste quand on vit l’hyperphagie

Elle laisse en effet entendre qu'avant chaque crise se trouverait une émotion négative clairement identifiable…
Comme si la remarque désagréable d'un·e collègue ou une contrariété dans la journée pouvaient, à elles seules, expliquer plusieurs heures de binge-eating.
Sans surprise, l’expérience clinique est évidemment bien plus complexe que ces slogans psychologiques.

Très souvent, la nourriture est devenue depuis longtemps le principal moyen de réguler un système nerveux qui fonctionne en état d'alerte chronique.
(Cf. Hyperphagie et hypervigilance féminine. ici . Ou encore Grandir sous autocontrôle. ici .)

La crise ne répond pas simplement à une émotion événementielle du moment.
Elle répond à toute une organisation psychique construite depuis l'enfance.
C'est précisément pour cette raison que les conseils consistant à “mieux gérer ses émotions” ou à “remplacer la nourriture par une autre activité” produisent souvent si peu d'effets, car ils cherchent à modifier le dernier maillon de la chaîne en faisant fi des causes construites sur plusieurs décennies.

L'hyperphagie n'est pas seulement une manière de répondre à une émotion, elle est souvent devenue une manière de survivre psychiquement.

VII. Ce que cherche à restaurer une psychothérapie

Une psychothérapie n’enseigne pas à manger mieux. Son travail est plus profond puisqu’elle cherche à restaurer ce qui a été fondamentalement abîmé : la confiance en son propre vécu.

Au fil des séances, la personne commence à construire une histoire d'elle-même plus stable, plus cohérente, plus fidèle à ce qu'elle a réellement traversé. Une histoire qui cesse d'être racontée uniquement depuis le point de vue des autres, et qui devient ainsi racontable à quelqu'un d'autre, mais aussi à soi-même.

Chez de nombreuses personnes souffrant d'hyperphagie, ce travail conduit peu à peu à reconnaître une réalité longtemps restée invisible : avoir grandi dans un climat où leurs ressentis, leurs intuitions, leurs perceptions ou leurs émotions ont été régulièrement minimisés, disqualifiés ou retournés contre elles.
Lorsqu'un·e enfant entend, pendant des années, que ce qu'iel ressent est faux, exagéré, ridicule ou sans importance, iel finit souvent par ne plus savoir à qui faire confiance : à son propre ressenti ou au discours ambiant.

Ce brouillage ne disparaît pas parce que l'on devient adulte. Il continue souvent d'habiter le système nerveux bien après que les personnes qui l'ont produit ont disparu de notre quotidien.

La psychothérapie permet progressivement de sortir de ce brouillage. Non pas en apprenant à penser “positivement”, ni en répétant des affirmations rassurantes. Mais en retrouvant une confiance suffisamment solide dans ses propres perceptions.

Peu à peu, la personne recommence à croire ce qu'elle ressent. À faire confiance à ses intuitions. À distinguer ce qui appartient à son histoire de ce qui appartient à d'anciens mécanismes de survie.

Cela transforme profondément le terrain sur lequel la personne construit désormais sa vie : pendant des années, chaque crise semblait tout remettre à zéro. Chaque effort paraissait perdu d’avance. Chaque rechute semblait confirmer une prétendue incapacité fondamentale. Autrement dit, il était impossible de capitaliser…

Le travail thérapeutique produit progressivement l'inverse : un sentiment de soi suffisamment stable commence à se construire. Et ce sentiment de soi devient le véritable capital intérieur.
À partir de là, les crises ne racontent plus qui l'on est. Elles redeviennent progressivement ce qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'être : un problème, parfois difficile, parfois ancien, mais qui ne définit plus la personne. Et c'est souvent à ce moment-là que quelque chose change durablement. Non pas parce que la personne a enfin trouvé davantage de volonté. Mais parce qu'elle construit enfin à partir de la confiance qu’elle a d'elle-même.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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