Hyperphagie et hypervigilance féminine: quand la menace constante favorise les compulsions alimentaires

Chez certaines personnes, l’hyperphagie — ou boulimie hyperphagique — n’est pas simplement une « crise » ponctuelle. Elle peut être une réponse à un état d’hypervigilance chronique, souvent installé dès l’enfance ou la préadolescence.

Chez certaines femmes, cette hypervigilance trouve son origine dans la menace sexuelle permanente et diffuse que la société phallocrate installe dès leur plus jeune âge.

Il est important de préciser que toute personne hyperphage n’est pas automatiquement hypervigilante, et que toute femme exposée à cette culture violente ne développe pas nécessairement cette vigilance extrême. Mais lorsque certaines conditions coïncident, l’hyperphagie peut fonctionner comme une stratégie de survie psychique : un moyen de calmer un psychisme en état d’alerte permanent.

Cet article explore ce mécanisme et montre ce que la psychothérapie analytique peut apporter, bien au-delà des approches comportementales ou du coaching.

Note de lecture :

Cet article aborde des mécanismes psychiques profonds et peut susciter des résonances personnelles fortes. Il n’a pas vocation à être lu rapidement ni d’une traite. Il peut être lu en plusieurs temps, laissé de côté, puis repris. Certaines lectrices s’y reconnaîtront immédiatement ; d’autres y reviendront plus tard. Ce rythme fait partie du travail psychique lui-même.

1° L’hypervigilance chronique : un état permanent

L’hypervigilance n’est pas une émotion ponctuelle : c’est un mode de fonctionnement du système nerveux et psychique. Le sujet est en alerte constante, même en l’absence de danger immédiat.

Elle se manifeste notamment par :

  • une vigilance corporelle continue,

  • une anticipation permanente du danger,

  • une difficulté à se détendre,

  • une dissociation plus ou moins marquée.

Dans ce contexte, l’hyperphagie agit comme un moyen rapide de faire baisser cette tension. Manger beaucoup et rapidement procure un apaisement immédiat, même si cela a un coût psychique ultérieur (honte, culpabilité, surpoids, isolement).

2° Hypervigilance féminine et menace sexuelle permanente

Chez certaines fillettes et jeunes femmes, cette hypervigilance trouve son origine dans une menace sexuelle sociale constante et diffuse, présente dès le plus jeune âge.

Il ne s’agit pas nécessairement d’agressions physiques, mais d’une exposition systématique à la sexualisation et à la domination masculine :

  • regards insistants et commentaires lubriques,

  • harcèlement de rue répété,

  • pornographisation précoce du corps des jeunes filles dans les médias (manga, séries, films),

  • sexualisation implicite dans les arts et le vocabulaire,

  • design vestimentaire influencé par l’esthétique pornographique, etc.

Cette violence sociale quotidienne entraîne parfois :

  • une hypervigilance,

  • une dissociation,

  • un rapport conflictuel au corps, souvent perçu comme un objet sexuel par le masculin,

  • un besoin d’anesthésie psychique ou de remplissage.

Pour ces femmes, l’hyperphagie devient alors une stratégie auto-administrée visant à calmer l’alerte interne.

3° Un parallèle psychique avec le climat incestuel

Il est important de distinguer deux notions souvent confondues :

  • incestueux : un acte sexuel interdit,

  • incestuel : un climat psychique, sans passage à l’acte.

Le climat incestuel familial se caractérise par :

  • une absence de frontières psychiques claires, marquée par le règne du non-dit,

  • une intrusion diffuse et une sexualisation implicite dès le plus jeune âge,

  • une impossibilité de se sentir pleinement séparé et en sécurité dans l’espace familial.

Ce type de climat constitue un terreau favorable à l’hypervigilance.

On peut alors établir un parallèle avec le climat de domination sexuelle masculine qui règne dans nos sociétés. Pour de nombreuses femmes exposées dès l’enfance à une sexualisation sociale permanente :

  • il s’agit bien d’un climat, sans nécessairement d’acte physique directement punissable par la loi,

  • mais d’une menace constante impliquant une vigilance permanente face aux risques d’agressions et d’insultes dans l’espace public,

  • et d’une impossibilité de « baisser la garde » dans un climat social violent, intégré progressivement dans le corps.

Jeunes filles et femmes savent qu’elles sont en danger si elles font du jogging en forêt, se garent dans un parking souterrain, voyagent seules, sortent la nuit, en ville comme à la campagne. Ces menaces de mort sont non dites, admises, constantes, et constituent un terreau d’hypervigilance pour beaucoup d’entre elles, dès l’enfance.

Ce type de climat peut produire une hypervigilance structurelle, facilitant l’apparition de troubles du comportement alimentaire, dont l’hyperphagie.

4° Dissociation et hyperphagie : une économie psychique

Lorsque l’hypervigilance devient trop coûteuse, le psychisme cherche une soupape de décompression : la dissociation. Il s’agit d’un mécanisme par lequel certaines émotions ou sensations sont mises à distance, permettant au sujet de continuer à fonctionner face à des situations douloureuses, stressantes ou incomprises.

L’hyperphagie participe alors à cette dissociation. Le binge-eating procure un répit temporaire en offrant un plaisir immédiat et en réduisant l’angoisse, sans qu’il soit nécessaire de comprendre la source profonde de l’hypervigilance.

Pendant la compulsion :

  • le corps devient lourd,

  • la pensée se rétrécit,

  • la vigilance diminue,

  • la pression du monde extérieur s’éloigne.

Il ne s’agit pas d’un « manque de contrôle », mais d’une réorganisation temporaire du fonctionnement psychique visant à faire baisser la pression liée à l’hypervigilance.

Réduire ce mécanisme à un problème de volonté — comme le fait la logique du régime — empêche toute compréhension réelle et tout traitement durable.

5° Coaching, TCC et EMDR : soulager n’est pas soigner, et soigner ne se fait pas au même endroit

Les personnes hyperphages sont libres d’utiliser, en parallèle d’une psychothérapie, les outils qui leur soulagent la vie : coaching, TCC, routines, stratégies anti-crise. Ces approches peuvent apporter un répit réel, limiter certains débordements, aider à traverser des phases où l’hypervigilance et les compulsions alimentaires deviennent envahissantes. À l’image des personnes souffrant d’addictions à qui l’on prescrit parfois des médicaments pour rendre possible ou plus accessible un travail psychothérapeutique de fond, ces aides peuvent soutenir sans être disqualifiées.

Mais en tant que cure, le coaching et les TCC ne permettent pas de déraciner une hypervigilance chronique installée depuis l’enfance. L’hypervigilance n’est pas un problème de comportements ou de pensées à rééduquer : c’est une organisation psychique de survie, mise en place très tôt face à un environnement vécu comme menaçant, imprévisible ou non symbolisable. On ne désactive pas un système de survie ancien en ajoutant des règles ou des routines par-dessus. Tant que la pression interne n’est pas mise en mots, élaborée et dotée de sens, elle continue d’agir en profondeur et cherche toujours une voie de décharge : alimentaire, addictive, anxieuse ou somatique.

En revanche, certaines techniques peuvent avoir une place particulièrement pertinente en accompagnement ou en aval d’un travail analytique. C’est le cas de l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), une méthode de retraitement neuro-émotionnel du trauma, qui n’agit ni par le conseil, ni par la modification volontaire des pensées, ni par la seule parole. L’EMDR vise à diminuer la charge traumatique et l’hyperactivation du système nerveux autonome.

Lorsque le travail analytique a permis de comprendre, symboliser et donner sens à l’origine de l’hypervigilance, l’EMDR peut alors jouer un rôle de recalage ou de “reboot” : apaiser des boucles de stress devenues autonomes, calmer un système resté en alerte permanente par inertie, parfois depuis l’enfance. Elle ne remplace pas le travail d’élaboration psychique, mais peut en consolider les effets et aider à désactiver une hypervigilance qui continue de fonctionner “en roue libre”, malgré la compréhension acquise.

6° Ce que peut une psychothérapie analytique

La psychothérapie analytique ne cherche pas à supprimer l’hyperphagie comme un symptôme gênant. Elle s’intéresse à ce qui la rend nécessaire, et à en déraciner les fondements.

Le travail consiste notamment à :

  • prendre conscience de l’hypervigilance et la mettre en mots,

  • en retracer l’histoire,

  • symboliser, c’est-à-dire donner un sens à ce qui n’en a jamais eu,

  • donner une place psychique à ce qui s’est organisé dans le silence.

Lorsque l’hypervigilance se relâche, même partiellement, l’hyperphagie perd progressivement sa fonction centrale.

Conclusion

L’hyperphagie n’est ni une crise à combattre ni un manque de volonté à discipliner. Elle est souvent la solution qu’un psychisme trouve pour gérer une hypervigilance ancienne, parfois liée à la menace sexuelle constante présente dans la société phallocrate.

Changer de regard — et de cadre thérapeutique — est essentiel. On n’aide pas quelqu’un en lui demandant de se « contrôler », mais en l’accompagnant là où son psychisme s’est construit, afin qu’il puisse enfin s’apaiser en profondeur.

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