Pourquoi l’hyperphagie n’est pas un manque de volonté (et pourquoi continuer à culpabiliser ne fait qu’aggraver les crises)
L’hyperphagie reste en France l’un des troubles alimentaires les plus mal compris. Moins spectaculaire que l’anorexie ou la boulimie vomitive, elle est souvent réduite à son symptôme apparent : le surpoids. Cette perception conduit à une double peine : souffrir physiquement et moralement, tout en se voyant jugé·e responsable de son trouble.
Beaucoup de personnes vivant avec le binge eating pensent : “Si seulement j’avais plus de volonté, plus de contrôle sur ma façon de manger, je pourrais maîtriser ces compulsions et mon apparence physique.” En réalité, l’hyperphagie n’a rien à voir avec la volonté ni avec la responsabilité : c’est un trouble du comportement alimentaire (TCA), qui partage avec les addictions un même circuit de soulagement immédiat et de perte de contrôle.
Il ne s’agit pas de déresponsabiliser les personnes aux prises avec le binge eating, mais bien de nommer correctement le problème de façon à y remédier. On voit bien combien il serait contre-productif de dire à une personne souffrant d’alcoolisme que sa maladie est due à un manque de volonté et qu’elle doit simplement “tenir bon”. Personne ne demande à un·e alcoolique d’être déjà sevré·e pour recevoir de l’aide. C’est-à-dire que l’on ne demande pas à une personne souffrant d’alcoolisme d’être déjà abstinente pour recevoir un traitement médical et psychologique dont elle a besoin pour… devenir abstinente.
Considérer le binge eating comme une addiction permet alors d’éviter l'écueil habituel : demander à une personne hyperphage de “contrôler” sa prise alimentaire au moment des crises, ce qui revient à nier que cette personne souffre d’hyperphagie. Cela revient à considérer qu’elle est déjà guérie. C’est absurde.
Comme toute addiction, le binge eating suit un mécanisme psychique précis, avec des symptômes repérables et des solutions thérapeutiques réelles. Tant que l’on reste dans le registre moral — volonté, contrôle, échec, faiblesse — les compulsions alimentaires se renforcent.
1. Le discours dominant : une erreur qui fait du mal
Dans notre imaginaire collectif contemporain, tout est souvent ramené à la maîtrise de soi.
Pourtant, l’hyperphagie n’est ni une mauvaise habitude, ni un laisser-aller, ni un problème de discipline. Les personnes concernées font souvent preuve d’une grande auto-discipline, partie immergée hélas de l’iceberg du surpoids.
Le discours moral dominant empêche de voir le trouble pour ce qu’il est vraiment :
un moyen de survie psychique, un moyen efficace, même s’il coûte très cher à la personne hyperphage,
un apaisement d’urgence pour pouvoir continuer à fonctionner,
une réponse à un débordement émotionnel ancien et permanent,
l’hyperphagie est un mécanisme souvent installé bien avant l’âge adulte.
Manger plus que l’organisme n’a besoin n’est pas un caprice, c’est un symptôme. Et un symptôme ne se combat pas à coups d’injonctions. Quel·le généraliste conseillerait à une personne grippée de “contrôler” ses symptômes ?!
L’hyperphagie s’installe souvent dès l’enfance chez des sujets sensibles, empathiques, voire hypersensibles. Elle peut émerger dans des contextes sociaux ou familiaux ambivalents, violents, marqués par des injonctions contradictoires ou des relations avec des figures parentales passives-agressives.
De manière générale, les TCA se construisent comme des mécanismes de défense psychiques destinés à pallier un mal-être précoce ou une forme de dépression, qui n’ont pas pu être clairement racontés, ni compris quand ils sont apparus.
Contextualiser une histoire individuelle dans le cabinet sécure d’un·e psy, donner enfin un sens à ce qui s’est passé, à ce qui a été ressenti, aux intuitions qui ont été bafouées et étouffées, c’est poser enfin une narration claire, c’est offrir une lecture réaliste et fine du trouble. C’est fondamental pour toute personne se rendant chez un·e psy, et particulièrement pour les personnes hyperphages dont la souffrance a le plus souvent été minimisée, voire niée ou déformée par d’autres, au point de lui faire douter de sa propre expérience, quelle qu’elle ait été (to gaslight, c’est-à-dire manipuler quelqu’un pour qu’il doute de sa réalité).
2. Les mécanismes psychiques de l’hyperphagie : le circuit court
Pendant une crise, la personne hyperphage ne choisit pas de manger : elle réagit. Le processus typique :
Tension interne : état psychique global, il n’y a pas nécessairement un événement déclencheur durant la journée.
Montée d’urgence : emballement panique, pensée rétrécie, temporalité réduite.
Acte alimentaire compulsif : rapide, abondant, mécanique, souvent en secret.
Ce cycle est automatique ; il court-circuite la réflexion et n’a rien à voir avec un déficit de volonté.
4. Retour brutal à soi : culpabilité, effondrement, grande énergie dépensée pour reprendre les routines de contrôle.
La personne en prise avec l’hyperphagie ne choisit pas la crise, mais croit souvent qu’elle aurait dû pouvoir la prévenir, et c’est exactement là que se loge la culpabilité.
3. Quels traitements fonctionnent réellement ?
Il n’existe pas de coupe-faim, d’appli ou de méthode express capable de “soigner” l’hyperphagie. Les solutions médicales (Ozempic, sleeve, bypass, chirurgie bariatrique) ne traitent pas la fonction psychique du symptôme : certaines personnes rechutent même après ces interventions.
Le traitement efficace passe par :
la compréhension du symptôme,
l’analyse du contexte de son développement dans l’enfance ou l’adolescence,
la réflexion sur ce que ce mode d’apaisement évite, protège ou remplace.
4. Sortir de l’idée de “volonté” change tout
Une fois que le contexte et les raisons génératrices du binge eating ont été mis à plat intellectuellement, c’est-à-dire une fois qu’on les a compris, cette compréhension peut alors “descendre” dans le corps : on ressent alors le sens profond de son histoire.
À ce stade, un travail complémentaire comme l’EMDR peut parfois aider à “mettre à jour les circuits”, pour défaire des automatismes de défense profondément installés et qui ne sont plus maintenant utiles.
Une personne hyperphage qui cesse de se croire faible ou ennemie d’elle-même, et qui commence à comprendre et sentir pourquoi le binge eating s’était installé :
ressent du répit,
sort de la vigilance permanente,
voit les crises diminuer,
rompt avec la voix autopunitive.
Ici, la volonté ne sert à rien. La compréhension, la parole et le soutien thérapeutique, oui.
Car la volonté ne se construit que sur un terrain psychique pacifié et donc sécurisé. On comprend alors bien que pendant une crise, cette volonté n’est pas absente, mais par définition indisponible.
Il ne s’agit donc pas d’entamer un combat moral, mais bien un chemin de décompression intérieure, fertile et passionnant.