Une journée typique dans l’hyperphagie : pression interne, invisibilisation, double vie. Les rouages invisibles d’un trouble mal compris.
L’hyperphagie n’est pas un “dérapage”, une faiblesse ou une réponse disproportionnée à une émotion passagère. C’est un système psychique complet, ancien, exigeant, qui structure toute la journée — et souvent toute une vie intérieure.
Vu de l’extérieur, tout peut sembler “normal”. À l’intérieur, c’est autre chose.
Voici dans cet article quatre dimensions fondamentales de ce quotidien invisible.
1°. Le cycle psychique interne
Une journée “typique” pour une personne hyperphage ne ressemble pas à :
→ un événement déclencheur → une émotion → de la nourriture.
C’est un cycle interne beaucoup plus continu : une tension de fond, diffuse, installée depuis des années — souvent depuis l’enfance ou la préadolescence — et qui remonte chaque jour comme la pression dans une cocotte-minute. Cette pression énorme sur la soupape finit toujours par céder tôt ou tard sous forme de compulsions alimentaires incontrôlables.
La crise n’arrive pas : elle s’impose au moment où ce système interne atteint son seuil quotidien.
De l’extérieur, on voit une “crise”, une “compulsion”. À l’intérieur, c’est une pression chronique qui se décharge.
On comprend maintenant qu’il n’y a pas de crise ponctuelle : il y a une pression permanente.
Comme certains volcans dont la lave déborde quotidiennement : ils ne sont pas “en crise”, la lave est en fusion en continu — elle devient simplement visible par moments.
2°. L’invisibilisation
La plupart des personnes hyperphages passent inaperçues — non pas parce que le trouble est ténu, mais parce qu’elles ont appris très tôt à en masquer chaque aspect :
la quantité mangée en public,
la vitesse,
les achats,
les lieux où elles mangent,
l’après-coup.
Elles présentent une façade socialement impeccable : contrôle, humour, performance, sport très souvent (contrairement aux clichés). Pendant ce temps, la lutte réelle se déroule dans un espace mental séparé.
La société, elle, se contente d’une condamnation : “Iel se laisse aller.” Ou pire : les humiliations dans la rue, les remarques familiales dès l’enfance, les commentaires sur l’apparence, qui s’incrustent jusque dans la mémoire corporelle.
Tout cela renforce l’hypervigilance, dedans comme dehors. Et jamais personne ne se demande ce qui se joue réellement derrière.
3°. La double vie
Il existe une dissociation nette entre :
la personne publique — compétente, organisée, fiable,
et celle qui vit le cycle hyperphagique — saturée, débordée, cherchant un apaisement immédiat.
Cette double vie n’est pas un choix. C’est une stratégie psychique de survie dans un monde qui condamne le symptôme (l’apparence), pas le mécanisme :
d’un côté, l’adulte qui tient,
de l’autre, une part plus jeune, qui n’a jamais eu accès à d’autres armes de survie.
Ce décalage constant épuise, fragilise, use, car on existe dans deux existences différentes, sans jamais pouvoir les réunifier.
4°. Ce que ça produit émotionnellement
Ce mode de vie crée un climat interne permanent : honte, solitude, hypervigilance, fatigue psychique.
Pas une “culpabilité d’avoir trop mangé”, mais une culpabilité plus existentielle : celle de ne pas pouvoir compter sur soi-même : Si on savait comment je vis réellement, on ne me regarderait pas pareil. Je m’auto-sabote sans arrêt…
Le retentissement majeur n’est pas tant la compulsion elle-même — c’est tout ce qu’elle restructure:
le rapport au temps : une vie qui semble sans cesse revenir au même point,
l’avenir : impossible de se projeter sans pouvoir se faire confiance,
l’identité : “je suis quelqu’un qui perd toujours”.
Et le combat perdu d’avance puisque :
quand à force d’auto-discipline on résiste à la compulsion : on perd (la lutte empêche de vivre),
quand on cède à la compulsion : on perd aussi (des semaines d’efforts balayées).
La vie devient un système en boucle, sans répit ni perspectives.
Alors, que faire ?
Ce n’est pas en “luttant contre la crise” qu’on s’en sort, mais en allant chercher ce qui, depuis longtemps, fabrique cette tension de fond.
La thérapie n’agit pas sur la compulsion, mais sur ce qui l’alimente : l’hypervigilance, les anciennes fêlures, les zones où l’on a appris à ne pas exister — à se dissocier.
Quand ce travail s’engage, le trouble ne disparaît pas en un jour, mais il cesse peu à peu d’organiser toute la vie. C’est là que quelque chose redevient possible : une vérité sur soi qui n’est plus étouffée.