Pourquoi mon corps veut-il manger alors que moi, je ne veux pas ?

Quand l'envie de manger semble échapper à la volonté.


Ce dont parle cet article :

Vous savez que vous n’avez pas faim. Vous savez même que vous allez regretter cette crise, et pourtant vous continuez à manger. Pourquoi votre décision consciente semble-t-elle soudain ne plus avoir aucun pouvoir ? Cet article explore ce qui se joue derrière cette impression profondément déstabilisante de vouloir arrêter… tout en continuant.

  1. Moi, je ne veux pas manger !

  2. Alors pourquoi est-ce que je mange ?!

  3. Pourquoi dissociation s’impose-t-il à l’esprit ?

  4. La compulsion n'est pas la faim

  5. Quand la volonté ne suffit plus

  6. Plus je lutte, plus la compulsion devient forte ?

  7. Cette partie de vous qui semble vouloir vous détruire

  8. Alors, qui est-ce qui veut manger ?


Moi, je ne veux pas manger !

“Je ne veux pas manger. Je sais que je n'ai pas faim, car je viens de manger, voire je suis en plein binge-eating… Je sais que je vais amèrement regretter cette compulsion. Et pourtant,  avec ou sans lutte, je finis par céder !”

C'est l'une des expériences les plus déstabilisantes de l'hyperphagie : on peut avoir passé la journée, la semaine, des mois à faire très attention à rééquilibrer l’alimentation, à tout mettre en place pour agir sainement physiquement et mentalement, on peut avoir toutes les raisons du monde de ne pas vouloir re-subir le binge-eating… et puis, quelque chose se déclenche.

À partir de ce moment-là, la sensation est parfois celle d'une véritable rupture : mon corps veut quelque chose que moi, je ne veux pas !

Certain·es  de mes patient·es parlent alors de dissociation : iels ont l'impression qu'une partie d'elleux-mêmes prend impérieusement le dessus et les entraîne vers la nourriture ; malgré tout ce qu'iels ont mis en place avec beaucoup d’efforts pour l'en empêcher. Ce mot est utile pour décrire la grande incompréhension de ce que l’on vit à ce moment-là : l’impression de ne plus se posséder. Mais il ne suffit pas nécessairement à expliquer ce qui se passe.

Alors pourquoi est-ce que je mange ?!

Dans une compulsion alimentaire, la personne est évidemment parfaitement consciente de ce qu'elle est en train de faire et des conséquences. Elle n’est pas dans un état de transe, de détachement de la réalité. Elle peut penser : Arrête. Elle peut se dire que ce n'est pas raisonnable, qu'elle n'a pas faim, qu'elle avait pourtant décidé de ne pas re-subir tout ça. Et pourtant, elle continue.

C'est justement cette contradiction qui rend l'expérience si violente. Il ne s'agit pas simplement de manger quelque chose que l'on avait décidé de ne pas manger. La personne a le sentiment (encore et encore !) que sa propre décision n'a plus aucun pouvoir : elle ne se vit plus comme quelqu'un qui choisit de manger, mais comme quelqu'un à qui le fait de manger s’impose.

(Sur la violence des crises de binge-eating, cf. Hyperphagie : le corps dit stop, la faim continue‍ ‍ici.)

Pourquoi dissociation s’impose-t-il à l’esprit ?

Parce que d’un côté, il y a cette partie de soi qui veut arrêter, qui veut aller mieux, qui voudrait retrouver un équilibre “normal”, et de l'autre, il y a cette urgence qui pousse à se remplir douloureusement. On a alors naturellement l’impression que corps et esprit s’opposent. Mais il faut se méfier de cette représentation.

Il ne s'agit pas forcément de deux parties séparées : d'un corps qui aurait développé une volonté indépendante de celle de la raison. La sensation de séparation (et ses décourageantes conséquences) est réelle, mais elle ne constitue pas à elle seule une explication de la compulsion.

Ce qui semble être une lutte entre “moi” et “mon corps” peut aussi être compris comme un conflit interne beaucoup plus complexe : la partie de soi cherche consciemment à changer, et l’autre partie continue de fonctionner selon des automatismes qui se sont organisés pendant l'enfance ou l'adolescence.

Le problème n'est donc pas nécessairement que votre corps serait devenu votre adversaire. Il peut plutôt y avoir, en vous, des façons de réagir qui appartiennent au présent tout en étant profondément liées à des expériences passées anciennes. Elles continuent parfois de fonctionner sans que vous en ayez conscience, même lorsque vous souhaitez sincèrement faire autrement.

Autrement dit, quelque chose en vous en arrière-plan continue de chercher à travers la nourriture, une réponse à laquelle votre volonté consciente, à elle seule, ne peut pas aboutir.

La compulsion n'est pas la faim

Cette distinction est particulièrement importante.

Dans l'hyperphagie, l'urgence de manger ne correspond pas systématiquement au besoin physiologique de se nourrir. On peut le constater de façon presque brutale à chaque crise de binge-eating. Après avoir mangé cinq viennoiseries, il est évident que ce n’est pas l'estomac qui réclame le couscous qui va suivre et qui sera englouti avec la même urgence que les aliments précédents. Et la personne enfant ou adulte le sait parfaitement au moment où elle se voit dévorer.

C'est précisément ce qui rend la situation si douloureusement incompréhensible : pourquoi compulsion alimentaire et faim sont-elles régies par la même panique, alors qu’elles ne relèvent pas du même registre ? (l'un corporel, l'autre psychique) ?

(Cf. Pourquoi je mange sans faim et sans pouvoir m’arrêter ?‍ ‍ici)

Quand la volonté ne suffit plus

On entend souvent qu'il faudrait simplement apprendre à avoir plus de volonté à résister, à Mangez moins et bougez plus…

Mais résister n'est pas vraiment une solution, mais une cause et conséquence du problème. Certaines personnes passent des heures, des jours à lutter contre l'envie de manger. Elles négocient avec elles-mêmes, retardent le moment, se promettent de tenir encore un peu... Elles mobilisent une quantité considérable d'énergie psychique pour ne pas céder. Et souvent, lorsque la compulsion finit par submerger, elle est d'autant plus violente.

Cela peut donner l'impression d'avoir été battu·e par quelque chose qui était pourtant censé être “soi”. (Sur l’hyperphagie et l’identité cf. Pourquoi ai-je l'impression de toujours recommencer à zéro ?‍ ‍ici.)

Et c'est là que la notion de “volonté” devient cruellement contre-productive : si l'on considère que manger relève simplement d'une décision, alors ne pas réussir à s'arrêter semble forcément signifier que l'on n'a pas assez voulu, que l’on serait ainsi le problème.

Or l'hyperphagie ne se laisse pas appréhender aussi simplement. La volonté consciente est bien réelle, mais elle ne fait pas le poids face au fonctionnement psychique.

Plus je lutte, plus la compulsion devient forte ?

Certaines personnes décrivent un phénomène particulièrement douloureux : après une longue période de contrôle alimentaire, la reprise des compulsions leur donne l'impression d'avoir tout perdu. Elles peuvent avoir tenu des semaines, des mois, parfois beaucoup plus longtemps. Puis survient une crise, et avec elle le sentiment que tout ce contrôle n'a servi à rien.

Parfois même, elles ont l'impression que plus elles ont essayé de ne pas manger, plus la réponse compulsive est devenue violente. Il serait pourtant abusif d'en faire une règle mécanique : une période de contrôle alimentaire ne produit pas systématiquement une période équivalente de compulsions. Mais cette expérience est très fréquente et doit être entendue.

Car lorsqu'une personne a consacré une immense quantité d'énergie à combattre son envie de manger, la crise qui finit par survenir peut prendre la forme d'une véritable défaite de soi. Et c'est précisément cette logique de guerre intérieure qui mérite d'être interrogée. (Cf. Pourquoi l’hyperphagie n’est pas un manque de volonté‍ ‍ici.)

Cette partie de vous qui semble vouloir vous détruire

Dans les moments de crise, il est compréhensible d'en venir à penser :

  • Pourquoi est-ce que je m’inflige ça ?

  • Pourquoi une partie de moi veut-elle me détruire alors que je fais tout pour aller mieux ?

La question est importante, mais peut-être faut-il déplacer légèrement le regard. Et si cette partie de vous n'était pas simplement “contre vous” ?

Une compulsion qui semble aujourd'hui absurde, destructrice ou incompréhensible a pu avoir une fonction dans votre histoire. Cela ne signifie évidemment pas qu'elle soit bonne pour vous, et cela ne signifie pas non plus qu'il faille vous résigner à continuer à la subir !

Cela signifie en revanche qu'elle ne s'est probablement pas installée sans raison. Ce qui, aujourd'hui, ressemble à une force qui cherche à vous faire échouer peut correspondre à une manière ancienne de répondre à quelque chose qui n'a jamais trouvé d'autre solution.

C'est précisément ce que la psychothérapie permet d'explorer. Non pas pour découvrir quelle partie de vous serait vertueuse et laquelle devrait être vaincue, mais pour comprendre ce qui se joue réellement lorsque cette urgence apparaît.

Alors, qui est-ce qui veut manger ?

Peut-être que la question n'est finalement pas de savoir si c'est votre corps ou votre esprit qui veut manger. Votre corps n'est pas votre ennemi. Et votre volonté n'est pas défaillante parce qu'elle ne parvient pas toujours à empêcher une compulsion.

L'enjeu est plutôt de comprendre pourquoi, dans certaines circonstances, l'urgence de manger devient plus forte que la décision consciente de ne pas manger.

Tant que la seule réponse consiste à lutter davantage, chaque crise risque de devenir une nouvelle preuve contre soi : je n'ai encore pas réussi, je suis incapable de me contrôler, quelque chose ne va vraiment pas chez moi.

La psychothérapie ouvre une autre possibilité : celle de ne plus considérer la compulsion comme une bataille qu'il faudrait gagner, mais comme quelque chose qui frappe violemment à la porte de votre inconscient pour être vu et progressivement compris. (Sur ce que cherchent à dire les compulsions, cf. Pourquoi un travail avec un·e thérapeute est différent d'un travail que l'on fait seul·e‍ ‍ici.)

Et lorsque ce qui semblait autrefois incompréhensible commence à devenir pensable, il devient aussi possible que la nourriture cesse peu à peu d'avoir à remplir cette fonction.

Géraldine Perrier Latour

Psychanalyste spécialisée dans l’hyperphagie (binge-eating, boulimie non vomitive, compulsions alimentaires)

https://psyhyperphagie.fr
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“Ce n'est que de la nourriture.” Pourquoi tant de personnes souffrant d'hyperphagie restent seules pendant des années.